Et si le véritable monstre n’était pas le désir, mais la peur qu’on nous apprend à en avoir ?
Avec Leviticus, Adrian Chiarella utilise le cinéma d’horreur pour donner une forme physique à une violence qui, dans la réalité, est souvent psychologique, familiale, sociale et religieuse. L’histoire suit Naim et Ryan, deux adolescents qui vivent secrètement une relation amoureuse au sein d’une communauté religieuse profondément conservatrice. Leur amour pourrait être celui de milliers d’adolescents : des regards que l’on cherche, des gestes que l’on hésite à faire, la découverte du désir, la peur d’être rejeté et cette impression que le monde entier disparaît lorsque l’autre est là. Mais pour eux, cette découverte intime se déroule dans un environnement où leur homosexualité n’est pas considérée comme une possibilité parmi d’autres, mais comme une faute qu’il faudrait corriger. Soumis à des traumatismes liés à la foi et à des pratiques de conversion, ils se retrouvent bientôt confrontés à une terrifiante entité surnaturelle capable de prendre l’apparence de la personne qu’ils désirent le plus. Pour Naim, le monstre peut donc avoir le visage de Ryan ; pour Ryan, celui de Naim. À partir de cette idée redoutablement simple, Chiarella construit beaucoup plus qu’un film de créature. Il transforme l’homophobie intériorisée et la culpabilité du désir en mécanique horrifique. Leviticus pose alors une question particulièrement dérangeante : que reste-t-il de l’amour lorsque l’on a appris depuis l’enfance à avoir peur de ce que l’on ressent ?
La thérapie de conversion devient littéralement un film d’horreur
L’une des grandes forces de Leviticus consiste à ne pas simplement utiliser les thérapies de conversion comme arrière-plan dramatique, mais à en faire le moteur même de l’horreur. Ces pratiques reposent sur l’idée qu’une orientation sexuelle pourrait être corrigée, supprimée ou transformée. Le film pousse cette logique jusqu’à son absurdité la plus terrifiante : à force de vouloir débarrasser les adolescents d’un mal qui n’existe pas, les adultes finissent par créer un véritable monstre. Le renversement est particulièrement fort parce qu’il détourne les codes traditionnels du cinéma d’exorcisme. Habituellement, quelque chose de maléfique pénètre dans un individu et la religion intervient pour l’en libérer. Dans Leviticus, c’est presque l’inverse : les garçons ne sont pas possédés par leur homosexualité, ils sont traumatisés par ceux qui prétendent devoir les en délivrer. L’horreur ne vient donc pas de leur désir, mais du regard posé sur celui-ci. Naim et Ryan ne sont pas hantés parce qu’ils s’aiment ; ils sont hantés parce qu’on leur a appris que cet amour devait leur faire peur. La conversion devient ainsi une véritable fabrique du monstre. Ceux qui prétendent purifier les adolescents introduisent en réalité en eux la honte, la culpabilité et la peur. C’est là que le fantastique rejoint brutalement le réel : le démon est imaginaire, mais les blessures psychologiques provoquées par le rejet et les tentatives de conversion, elles, ne le sont pas.
Le monstre porte le visage de l’amour
L’idée la plus brillante et la plus cruelle du film réside probablement dans la nature même de son entité surnaturelle. Elle aurait pu prendre la forme d’une créature démoniaque traditionnelle, d’une silhouette monstrueuse ou d’une représentation directement inspirée de l’imagerie religieuse. Adrian Chiarella choisit quelque chose de beaucoup plus intime : le monstre prend l’apparence de la personne que sa victime désire le plus. Dès lors, Naim ne peut plus regarder Ryan sans douter de ce qu’il voit et Ryan ne peut plus regarder Naim sans envisager qu’il puisse être face à la créature. L’amour, qui devrait constituer leur refuge face à l’hostilité du monde extérieur, devient lui-même une source d’angoisse. Le désir attire littéralement le danger. C’est une magnifique traduction horrifique de la culpabilité que peut provoquer l’homophobie intériorisée : vouloir quelqu’un et simultanément avoir appris qu’il faudrait avoir peur de ce désir. Le film brouille ainsi progressivement les frontières entre attraction et répulsion, tendresse et menace, confiance et paranoïa. Plus les garçons ont besoin de se rapprocher, plus ils doivent se méfier l’un de l’autre. La créature détruit donc quelque chose de plus important encore que leur sécurité physique : elle attaque leur capacité à faire confiance à leur propre désir. Là où l’amour devrait leur permettre de reconnaître l’autre, la peur finit par rendre l’être aimé méconnaissable.
L’homophobie comme créature intérieure
C’est précisément à cet endroit que Leviticus dépasse le simple récit dénonçant l’intolérance d’une communauté religieuse. Le film montre que l’homophobie n’est pas seulement une violence extérieure faite d’interdictions, de discours culpabilisants, de regards ou de pratiques coercitives. Lorsqu’elle est répétée suffisamment longtemps, elle peut finir par être intégrée par ceux qui la subissent. À force d’entendre que son désir est mauvais, immoral ou dangereux, un adolescent peut finir par regarder une partie de lui-même avec les yeux de ceux qui le condamnent. Le bourreau n’a alors même plus besoin d’être présent puisque sa voix continue à parler à l’intérieur de la victime. C’est exactement ce que matérialise l’entité de Leviticus. Elle devient la représentation physique de l’homophobie intériorisée, cette peur qui surgit au moment même où devrait apparaître le plaisir, cette culpabilité qui accompagne un sentiment pourtant naturel, cette petite voix qui transforme une émotion heureuse en motif de honte. Le film comprend surtout que sortir physiquement d’un environnement homophobe ne signifie pas nécessairement réussir immédiatement à se débarrasser de ce qu’il a implanté en soi. On peut quitter une communauté sans que la communauté vous quitte totalement. On peut rejeter intellectuellement ses règles tout en continuant à en ressentir émotionnellement les conséquences. Le traumatisme survit parfois à ceux qui l’ont provoqué, et c’est peut-être la dimension la plus profondément horrifique du film.
L’intolérance religieuse : lorsque sauver signifie détruire
Leviticus évite cependant un raccourci qui aurait considérablement appauvri son propos : faire de la religion elle-même le monstre. Ce qui intéresse davantage le film est son instrumentalisation, lorsque la foi cesse d’être une conviction personnelle pour devenir un moyen de contrôler le corps, le désir et l’identité des autres. Le titre Leviticus n’est évidemment pas innocent puisqu’il renvoie au Lévitique, texte biblique régulièrement invoqué dans certains discours religieux condamnant les relations homosexuelles. Le film interroge alors la frontière entre croire et imposer sa croyance. À quel moment la volonté de « sauver » quelqu’un devient-elle une forme de violence ? C’est précisément parce que certains adultes peuvent être persuadés d’agir pour le bien des adolescents que leur comportement devient aussi inquiétant. La violence n’a pas toujours conscience d’être violente. Elle peut se présenter comme de l’amour, de l’éducation, de la protection ou du salut. « Nous faisons cela pour ton bien » devient alors presque plus effrayant qu’une menace explicite. Car lorsqu’une personne est persuadée que sa violence possède une justification morale ou divine, elle peut finir par ne plus voir la souffrance qu’elle provoque. Leviticus montre ainsi comment une communauté peut progressivement transformer l’amour familial en contrôle et la foi en instrument de culpabilisation.
L’adolescence ou apprendre qui l’on est quand les autres ont déjà décidé qui l’on devrait être
Le choix de faire de Naim et Ryan des adolescents est essentiel parce que Leviticus raconte aussi un passage à l’âge adulte profondément contrarié. L’adolescence est normalement le moment où l’on expérimente, où l’on découvre son corps, son identité, son désir et la manière dont on souhaite aimer. Naim et Ryan traversent ces mêmes bouleversements, mais leur environnement leur fournit une réponse avant même qu’ils puissent poser la question de leur identité : vous ne devez surtout pas être cela. Leur coming-of-age devient alors un survival horror. Grandir ne consiste plus seulement à comprendre qui ils sont, mais à survivre à ceux qui veulent décider à leur place de ce qu’ils ont le droit d’être. Le film montre intelligemment que cette situation peut produire des réactions contradictoires. La peur peut pousser à mentir, à nier ses sentiments, à repousser celui que l’on aime ou même à reproduire momentanément le discours de ceux qui nous rejettent. Ce n’est pas parce que le désir disparaît, mais parce que la survie impose parfois le camouflage. Le placard cesse alors d’être simplement un secret : il devient un refuge dont la porte peut à tout moment se transformer en prison.
Une histoire d’amour emprisonnée dans un film d’horreur
Sous les apparitions surnaturelles, les traumatismes religieux et la violence de la communauté, Leviticus raconte pourtant quelque chose d’extrêmement simple : deux garçons voudraient avoir le droit de s’aimer tranquillement. C’est probablement cette simplicité qui donne au film une grande partie de sa force émotionnelle. Naim et Ryan ne sont pas uniquement des victimes chargées d’incarner un discours sur l’homophobie. Ils désirent, hésitent, se rapprochent, se blessent, ont peur de perdre l’autre et découvrent la complexité d’une première relation. En d’autres termes, ils vivent une adolescence qui pourrait être parfaitement banale si leur environnement acceptait qu’elle le soit. Et c’est justement là que le film devient politique sans avoir besoin de transformer ses personnages en symboles permanents. Il ne demande pas seulement au spectateur de constater la violence qu’ils subissent, mais d’imaginer tout ce qui aurait pu exister sans elle. Derrière le récit horrifique se cache une histoire d’amour qui n’aurait jamais dû devenir une histoire de survie. Le drame de Naim et Ryan n’est pas qu’ils s’aiment ; c’est qu’une société a décidé que cet amour devait avoir des conséquences.
Quand l’horreur queer retourne les règles du genre
Le cinéma d’horreur entretient depuis longtemps une relation complexe avec la sexualité. Dans de nombreux slashers notamment, le désir a souvent été associé à la transgression et la transgression à la punition : on couche, on enfreint une règle, puis le monstre arrive. Leviticus reprend en apparence cette mécanique, mais il en inverse complètement la responsabilité morale. Ici, les adolescents ne méritent aucune punition parce qu’ils désirent. La véritable transgression appartient à ceux qui ont décidé de transformer ce désir en faute. Le film récupère ainsi un vieux mécanisme du cinéma d’horreur pour le retourner contre ceux qui l’ont historiquement alimenté. La sexualité queer n’est plus la source du mal, elle devient ce que le mal tente de détruire. Cette inversion permet également à Leviticus de s’inscrire dans une évolution passionnante du cinéma d’horreur contemporain, capable d’utiliser le fantastique pour matérialiser des traumatismes sociaux et identitaires sans abandonner pour autant le plaisir du genre. Car le film ne veut pas seulement délivrer un message : il veut provoquer la peur. L’entité possède une présence, des règles et une mécanique suffisamment fortes pour fonctionner comme véritable menace horrifique. Mais plus le récit avance, plus une autre question supplante celle de savoir comment vaincre le monstre : qui l’a créé ?
La réussite de Leviticus tient finalement à la manière dont Adrian Chiarella déplace progressivement notre regard. Au début, nous cherchons naturellement le monstre du côté du surnaturel. Puis le film nous oblige à regarder ailleurs. Le véritable monstre n’est ni Naim, ni Ryan, ni leur homosexualité, ni leur désir. Il se trouve dans la peur construite autour de ce désir. Il naît lorsqu’une société convainc un adolescent qu’une émotion spontanée doit être corrigée, lorsqu’une communauté transforme l’amour en symptôme, le désir en faute, la faute en honte et la honte en terreur. L’entité surnaturelle devient alors la conséquence visible d’un processus profondément humain. C’est pour cette raison que Leviticus fonctionne aussi bien comme film d’horreur queer : il comprend que certains monstres ne viennent pas de l’extérieur mais sont fabriqués par les discours, les interdits et les violences que l’on finit par intérioriser. Naim et Ryan ne doivent donc pas seulement échapper à une créature. Ils doivent accomplir quelque chose de beaucoup plus difficile : réapprendre à regarder celui qu’ils aiment sans voir le monstre que les autres ont placé à sa place. Et c’est peut-être là que le film trouve son idée la plus forte : on peut interdire un amour, le culpabiliser, tenter de le convertir ou lui faire peur, mais cela ne prouve jamais qu’il était monstrueux. Cela révèle seulement jusqu’où certains sont prêts à aller pour le faire croire. Dans Leviticus, ce n’est jamais l’amour qui engendre le monstre : c’est l’homophobie qui décide de lui donner son visage.
©MatthieuLamarque
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