MYLÈNE FARMER – DES LOLS ET DES QUOI : quand appauvrir les mots, c’est appauvrir la pensée

Et si le véritable danger n’était pas que notre langue change, mais que nous finissions par ne plus avoir assez de mots pour penser, nuancer… et résister ?

Un clip à découvrir dès maintenant avant sa diffusion au cinéma le 27 octobre prochain.

"Sous un régime totalitaire, les mots ont été vidés de leur sens. 

Les bibliothèques sont devenues leurs prisons."

La chanson Des lols et des quoi a été mise en ligne ce jour sur les plateformes de streaming ou de téléchargement et envoyée aux radios.
Le clip a été réalisé début juillet 2026 à la BNF Richelieu de Paris.

Derrière les « lol », une dystopie sur le pouvoir des mots

Avec « Des lols et des quoi », Mylène Farmer part d’un titre volontairement léger, presque potache, pour construire quelque chose de beaucoup plus sombre : une réflexion sur la langue, la transmission et la liberté. Le clip imagine un monde dans lequel les livres semblent avoir cessé d’être des objets ordinaires pour devenir des biens surveillés, confisqués, presque dangereux. La bibliothèque n’est plus seulement un refuge de la connaissance : elle ressemble à un lieu sous contrôle. Et Mylène n’y entre pas pour voler de l’argent, des bijoux ou des documents secrets, mais pour s’emparer d’un livre. L’idée est formidable parce qu’elle inverse immédiatement notre perception du délit : si voler un livre devient un crime, que dit cette société de son rapport au savoir ? Le geste renvoie forcément à l’imaginaire de Fahrenheit 451 ou de 1984, à ces dystopies dans lesquelles le pouvoir comprend que contrôler les idées passe aussi par le contrôle des mots. Car notre vocabulaire n’est pas seulement un outil permettant d’habiller une pensée déjà construite : il participe à sa fabrication. Moins nous possédons de mots, plus il devient difficile de distinguer, de nuancer, de comparer, de nommer exactement ce que nous ressentons ou ce que l’on nous fait subir. C’est là que la chanson dépasse largement l’opposition caricaturale entre littérature et langage numérique. Mylène Farmer ne semble pas dire qu’il faudrait bannir les « lol », l’argot ou les nouveaux usages. Une langue vivante a toujours évolué, absorbé des mots étrangers, fabriqué de l’argot et détourné ses propres règles. Le problème apparaît lorsque la simplification devient appauvrissement, lorsque quelques mots finissent par remplacer tous les autres. Une œuvre devient « géniale » ou « nulle », une personne « incroyable » ou « problématique », une idée « validée » ou « rejetée ». Tout se réduit au pour ou au contre, au like ou au dislike. Or une société qui ne sait plus dire « je comprends ton raisonnement mais je ne partage pas ta conclusion », « cela dépend du contexte », « je ne sais pas encore » ou simplement « c’est plus compliqué que cela » risque de perdre bien davantage que du vocabulaire : elle perd une partie de sa capacité à penser ensemble. Ce n’est donc pas la transformation de la langue qui semble inquiéter Mylène, mais sa réduction. Ronsard et « lol » peuvent parfaitement cohabiter. Le véritable danger commencerait le jour où nous ne saurions plus passer de l’un à l’autre.

De « Les Mots » à « Des lols et des quoi » : vingt-cinq ans plus tard, la même obsession

Impossible alors de ne pas penser à « Les Mots », interprété avec Seal en 2001. Vingt-cinq ans séparent les deux chansons et pourtant elles paraissent dialoguer comme deux chapitres d’une même réflexion. Dans « Les Mots », le langage apparaissait comme un lien entre les êtres, une matière capable de traduire ce que les gestes ne suffisent pas toujours à exprimer, de franchir la distance, d’approcher l’intime et de donner une forme à l’indicible. Dans « Des lols et des quoi », le regard semble s’être déplacé : il ne s’agit plus seulement de célébrer la puissance des mots, mais de s’interroger sur ce qui se produit lorsqu’ils disparaissent, se raréfient ou cessent de nous appartenir. « Les Mots » disait leur nécessité ; « Des lols et des quoi » raconte leur fragilité. Cette évolution est particulièrement belle dans l’univers de Mylène Farmer, où le langage a toujours occupé une place presque charnelle. Chez elle, un mot peut séduire, blesser, cacher, révéler, provoquer, consoler ou libérer. Il peut faire surgir un souvenir ou transformer un sentiment diffus en quelque chose que l’on peut enfin regarder en face. En 2001, les mots semblaient permettre de rejoindre l’autre ; en 2026, ils deviennent presque un territoire qu’il faudrait empêcher qu’on nous confisque. Et cette continuité empêche encore une fois de lire « Des lols et des quoi » comme une simple complainte contre la langue des réseaux sociaux. Ce que le clip défend, ce n’est pas une langue pure, figée ou académique, mais la possibilité de disposer de suffisamment de mots pour choisir celui qui correspond exactement à ce que l’on veut dire. Pouvoir écrire « lol » à un ami et lire de la poésie quelques heures plus tard. Pouvoir employer une expression populaire puis chercher un mot plus précis lorsque la situation l’exige. Pouvoir aimer l’argot sans abandonner la littérature. Ce n’est pas la pureté du langage qui nous rend libres, c’est son amplitude. De « Les Mots » à « Des lols et des quoi », Mylène Farmer semble finalement poser la même question sous deux angles différents : que deviennent nos relations, nos émotions et notre liberté lorsque nous ne disposons plus des mots nécessaires pour les raconter ?

Mylène braqueuse : lorsqu’il faut désobéir pour libérer les livres

Le personnage incarné par Mylène Farmer pousse cette réflexion encore plus loin. Elle est une hors-la-loi, mais une hors-la-loi étrange : elle ne vole pas pour posséder, elle semble voler pour récupérer, préserver ou libérer. Le livre devient alors bien plus qu’un objet. Il symbolise une réserve presque infinie de pensées, de nuances, de souvenirs, de récits et de vies possibles. Des milliers de mots, donc des milliers de manières d’interpréter le monde. C’est précisément pour cela que son vol finit par paraître légitime aux yeux du spectateur. Si un système en vient à enfermer les livres, la transgression ne devient-elle pas paradoxalement une forme de fidélité à la liberté ? Toute l’ambiguïté du clip est là : juridiquement, Mylène appartient au camp de ceux qui ont désobéi ; moralement, elle pourrait être celle qui protège ce que l’ordre aurait dû préserver. Son personnage devient alors une sorte de contrebandière du langage. Elle pénètre dans le territoire interdit, récupère la matière confisquée et oblige ceux qui détiennent l’autorité à regarder ce qu’ils ont eux-mêmes laissé disparaître. Cette inversion fonctionne d’autant mieux que Mylène Farmer n’a jamais vraiment cultivé une image d’artiste pédagogique donnant des leçons. Elle préfère le symbole, l’ambiguïté, le trouble. Ici encore, elle ne vient pas nous expliquer que nous devrions lire davantage ou bannir tel ou tel mot. Elle dramatise la question. Elle transforme un livre en objet de braquage et la langue en enjeu de pouvoir. La question n’est donc plus seulement « que deviennent nos mots ? », mais « qui décide encore des mots auxquels nous avons accès ? » Le pouvoir politique, les médias, les réseaux sociaux, les algorithmes, la publicité, le groupe auquel nous voulons appartenir, ou nous-mêmes lorsque nous simplifions systématiquement ce que nous pensons pour le rendre plus immédiatement partageable ? La force du clip tient à cette ambiguïté : personne n’a besoin de brûler les livres si nous cessons progressivement de les ouvrir, et personne n’a besoin d’interdire des mots si nous cessons de les utiliser. La dystopie peut alors commencer beaucoup plus discrètement que prévu.

 

Du Joker à Basic Instinct : l’interrogatoire comme renversement du pouvoir

La séquence d’interrogatoire concentre à elle seule plusieurs références cinématographiques possibles, et c’est sans doute l’une des parties les plus savoureuses du clip. Le premier écho va vers The Dark Knight et son célèbre face-à-face entre Batman et le Joker. Ce rapprochement tient d’abord à la situation : une pièce fermée, une confrontation avec l’autorité, un personnage supposément captif mais dont on comprend progressivement qu’il conserve une étonnante maîtrise de l’échange. Il tient aussi à l’apparence de Mylène. Son maquillage volontairement marqué, presque altéré, avec ce visage pâle et ces yeux dramatiquement soulignés, peut rappeler l’esthétique du Joker, non comme imitation littérale mais comme citation visuelle possible de cette figure qui dérange l’ordre en refusant d’en respecter les codes. Chez le Joker, le maquillage transforme le visage en masque et rend le personnage impossible à lire selon les règles habituelles. Chez Mylène, il produit quelque chose de comparable : celle qui est interrogée paraît à la fois vulnérable, étrange, amusée et totalement insaisissable. Mais le parallèle s’arrête évidemment là sur le plan moral. Mylène n’incarne pas le chaos pour le chaos. Là où le Joker cherche à démontrer la fragilité de l’ordre en le poussant à s’effondrer, son personnage semble au contraire transgresser cet ordre pour défendre quelque chose que celui-ci a abandonné : les mots et les livres. Et c’est ici qu’une autre référence surgit : Basic Instinct. La célèbre scène d’interrogatoire avec Catherine Tramell repose elle aussi sur un formidable renversement du rapport de force. En théorie, elle est suspecte, entourée par des hommes qui possèdent l’autorité institutionnelle et devraient contrôler l’échange. En pratique, son calme, son assurance et sa capacité à soutenir les regards font progressivement d’elle la véritable maîtresse de la scène. C’est ce même mécanisme qui semble travailler la séquence de « Des lols et des quoi ». Mylène est interrogée, mais elle n’est jamais dominée. Son attitude, son regard et ce léger sourire donnent même parfois l’impression qu’elle sait quelque chose que ses interrogateurs n’ont pas encore compris. Comme dans Basic Instinct, ceux qui observent finissent presque par être observés. Comme dans The Dark Knight, celui que l’on croit prisonnier révèle que le contrôle est beaucoup moins évident qu’il n’y paraît. Mais chez Mylène, ce renversement acquiert une dimension directement liée au thème du clip : si elle paraît plus libre que ceux qui la retiennent, c’est peut-être parce qu’elle possède encore quelque chose qu’eux ont perdu, la conscience de la valeur des mots. L’interrogatoire devient alors le cœur symbolique du film : officiellement, le pouvoir appartient à ceux qui posent les questions ; intellectuellement, il appartient peut-être à celle qui oblige les autres à commencer à s’en poser.

Sauver les mots pour sauver la possibilité de penser

« Des lols et des quoi » devient ainsi beaucoup plus qu’une chanson sur l’évolution du français. Le clip construit une petite fable sur le rapport entre langage et liberté, en mélangeant avec malice littérature, culture numérique, dystopie et références cinématographiques. Il fait dialoguer Ronsard avec les « lol », « Les Mots » avec notre époque numérique, le braquage avec la bibliothèque, le maquillage inquiétant du Joker avec une héroïne qui refuse de se laisser enfermer dans le rôle qu’on lui attribue, et l’interrogatoire de Basic Instinct avec une femme dont le calme suffit à déstabiliser ceux qui pensent détenir l’autorité. Tout cela converge vers une même interrogation : que devient une société lorsqu’elle ne sait plus nommer précisément ce qui lui arrive ? Car disposer d’un vocabulaire riche n’est pas un luxe d’intellectuel ni une compétition de mots compliqués. C’est pouvoir distinguer la colère de la haine, l’autorité de l’autoritarisme, la peur du danger, le désir de l’amour, la critique de l’insulte, le doute du mensonge, l’erreur de la manipulation. C’est pouvoir dire « je ne sais pas » sans être immédiatement sommé de choisir un camp. C’est pouvoir modifier son opinion parce qu’un argument nous a convaincus. C’est pouvoir refuser les slogans lorsque le réel exige davantage de complexité. Voilà pourquoi le livre volé prend une telle importance : il contient symboliquement toutes ces possibilités. Et voilà pourquoi Mylène Farmer apparaît moins comme une criminelle que comme une résistante paradoxale. Elle désobéit parce qu’un ordre qui enferme les mots a peut-être cessé d’être légitime. Le geste rejoint alors, vingt-cinq ans plus tard, celui de « Les Mots ». Hier, elle chantait leur capacité à relier les êtres ; aujourd’hui, elle semble rappeler qu’il faut aussi préserver l’espace dans lequel ils peuvent exister. « Les Mots » célébrait leur pouvoir. « Des lols et des quoi » nous avertit de ce que nous risquons de perdre en les laissant s’appauvrir. Et derrière son titre amusé, son braquage, son maquillage et ses clins d’œil cinématographiques, le clip finit par poser une question très sérieuse : si nous perdons progressivement les mots qui permettent de penser, de nuancer et de contester, avec quoi résisterons-nous lorsque nous en aurons réellement besoin ?

©MatthieuLamarque

 

 

Quelques anecdotes :

  • On retrouve la nièce de Mylène, Lisa Gautier, parmi les acteurs du clip. Elle avait chanté Drôle de Creepie en 2008 et participé à la conception graphique des albums Remix XL et Nevermore en 2024.

  • Le livre "sous verre" dérobé par Mylène serait Les Amours de Pierre de Ronsard. Ronsard est cité dans les paroles de la chanson. Le single et le clip sortent un 11 septembre, jour de naissance du poète.

  • Références potentielles : Série La casa de papel / Film Inside Man de Spike Lee

  • On retrouvait dans The Farmer Project en 2008 un climat déjà très dictatorial.

  • L'action du clip pourrait se dérouler entre la fin des années 60 et les années 70 comme en témoigne notamment la R16 présente.

  • Le braquage a lieu un 10 septembre.

  • Référence potentielle : Le 11 septembre 1973, un coup d'état se déroulait au Chili organisée par le Général Pinochet. Les militaires ont brûlé des milliers de livres.

  • Anecdotique : L'un des acteurs, Sully Loiseau, sur certains plans, ressemble fortement au Président de la République Emmanuel Macron. Il en parle dans une vidéo sur son compte instagram.

     

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.