LES SECRETS DE LA SAINT-JEAN : Quand le castell s’effondre, toute la société doit se reconstruire.

Et si, derrière une histoire de violence sexuelle et les premiers émois de l’adolescence, Les Secrets de la Saint-Jean posait une question beaucoup plus dérangeante :  quelle société  construisons nous pour apprendre aux jeunes à désirer, aimer, consentir et réparer ?

Son titre original, Pubertat, dit peut-être encore mieux ce que raconte Les Secrets de la Saint-Jean. Leticia Dolera ne signe pas simplement une série sur une agression sexuelle présumée entre adolescents. Elle raconte ce territoire extrêmement fragile qu’est la puberté : le moment où le corps change, où le désir apparaît, où l’amitié se trouble, où l’on veut être aimé, accepté, regardé, désiré, tout en ne sachant pas encore exactement qui l’on est. Manuela a 13 ans. Pol, son meilleur ami, en a 14. Avec Steven et les autres adolescents qui les entourent, ils appartiennent à la même colla castellera, cette communauté catalane dans laquelle plusieurs générations s’unissent pour construire des tours humaines. Après la nuit de la Saint-Jean, une accusation d’agression sexuelle impliquant plusieurs adolescents vient faire vaciller cet édifice collectif. Dès lors, la série pose une question vertigineuse : lorsqu’un enfant tombe, qui doit-on regarder ? Celui qui est tombé ? Ceux qui l’entouraient ? Ou tous les adultes qui constituaient la base sur laquelle il était censé pouvoir s’appuyer ?

Les réseaux sociaux : une seconde éducation sexuelle qui échappe aux adultes

L’une des grandes forces de Les Secrets de la Saint-Jean est de ne pas présenter les réseaux sociaux et les smartphones comme de simples accessoires contemporains. Ils constituent désormais une partie de l’environnement dans lequel les adolescents se construisent. Les adultes pensent encore transmettre des valeurs à travers leurs paroles, leur éducation et leurs interdits, mais la série montre qu’ils ne sont plus seuls à éduquer leurs enfants. Le téléphone est devenu un autre professeur. Il enseigne le corps, le désir, la séduction, la popularité, la virilité et parfois la domination. Leticia Dolera évoque elle-même cette confrontation avec une pornographie de plus en plus violente accessible à des adolescents de plus en plus jeunes, ainsi que l’hypersexualisation véhiculée par les écrans. Le problème n’est donc pas seulement ce que les adolescents regardent, mais ce qu’ils finissent par considérer comme normal. À cet âge où l’expérience personnelle est encore limitée, les images peuvent devenir des modèles. La sexualité risque alors d’être envisagée comme une performance avant même d’avoir été vécue comme une relation. Il faut montrer que l’on sait, que l’on ose, que l’on est déjà adulte. Et cette injonction est d’autant plus puissante qu’elle se déroule sous le regard permanent du groupe.

Les réseaux sociaux jouent également un rôle déterminant après les faits : la dénonciation de l’agression y devient publique et fait exploser l’équilibre de la colla. La parole peut enfin circuler, mais elle circule dans un espace qui accélère tout : les accusations, les réactions, les prises de position et la nécessité de choisir son camp. La complexité d’un événement intime entre adolescents rencontre alors une machine numérique qui fonctionne essentiellement par immédiateté. Là où la justice et la reconstruction demandent du temps, le réseau exige une réaction. Là où les faits nécessitent d’être compris, Internet réclame déjà des coupables et des innocents. La série ne condamne pas la libération de la parole ; elle interroge plutôt ce qui arrive lorsque cette parole entre dans un espace incapable de supporter longtemps l’incertitude.

Sexualité adolescente : vouloir devenir adulte avant d'en posséder les codes

Les Secrets de la Saint-Jean regarde ses adolescents sans les infantiliser mais sans commettre l’erreur inverse qui consisterait à les considérer comme de petits adultes. C’est précisément toute la difficulté. À 13 ou 14 ans, ils éprouvent du désir, découvrent leurs corps, flirtent, s’embrassent, expérimentent, boivent parfois, regardent de la pornographie et parlent de sexe. Mais avoir accès aux codes visuels de la sexualité adulte ne signifie pas disposer de la maturité émotionnelle nécessaire pour les comprendre.

C’est ici que la série devient particulièrement intéressante. Elle déplace la question du consentement du simple « oui ou non » vers quelque chose de beaucoup plus complexe : savoir écouter l’autre, interpréter ses hésitations, comprendre qu’un silence n’est pas une autorisation, qu’un désir peut changer, que l’alcool modifie les capacités de décision et que vouloir être accepté par le groupe peut empêcher d’exprimer ce que l’on ressent réellement. La série rappelle ainsi que l’éducation sexuelle ne peut pas se réduire à expliquer comment fonctionne un corps. Elle devrait aussi apprendre comment rencontrer celui de l’autre.

Et derrière les adolescents apparaissent constamment les adultes. La question devient alors moins confortable : qu’est-ce que nous leur avons appris ? Dolera dit s’être intéressée aux « masculinités héritées », c’est-à-dire à tout ce que les garçons reçoivent parfois sans qu’on le leur enseigne explicitement : la nécessité de prouver quelque chose, de ne pas paraître faible, de transformer la sexualité en validation sociale. Les parents découvrent alors avec effroi que leurs valeurs déclarées ne suffisent pas. On peut parler d’égalité à la maison et avoir un adolescent exposé quotidiennement à des représentations exactement inverses sur son écran.

L'amitié et les premiers émois : quand le désir bouleverse tout

Ce qui rend la série aussi douloureuse est que son point de départ n’est pas la haine. C’est l’amitié. Pol, Manuela et Steven ont grandi ensemble. Ils partagent une communauté, des habitudes, des souvenirs, une forme d’insouciance. Et puis arrive cet âge étrange où l’amitié commence à se charger d’autre chose. Un regard dure légèrement plus longtemps. Une proximité devient ambiguë. La jalousie apparaît. Le besoin d’être désiré se mélange au besoin d’être aimé.

C’est probablement là que Les Secrets de la Saint-Jean est la plus juste : elle ne présente pas l’adolescence uniquement comme un territoire dangereux. Elle en conserve la beauté. Les premiers émois sont maladroits, intenses, parfois magnifiques. On croit qu’une amitié durera éternellement. On découvre que quelqu’un peut soudain nous regarder autrement. On expérimente pour la première fois cette sensation vertigineuse d’avoir de l’importance dans le regard de quelqu’un d’autre.

Mais cette fragilité rend également les adolescents vulnérables. Parce qu’à cet âge, dire non à une situation peut aussi signifier risquer de perdre son groupe. Dire que quelque chose nous a blessé peut signifier accuser quelqu’un que l’on aime. Et reconnaître que l’on a fait du mal peut obliger à regarder son meilleur ami, ses parents et soi-même autrement. La série comprend quelque chose de fondamental : une violence sexuelle ne se produit pas nécessairement entre deux inconnus qui se détestent. Elle peut surgir au milieu de relations d’affection, d’amitié et de confiance. Et c’est précisément ce qui rend certaines situations si difficiles à penser.

Les violences sexuelles : sortir de la figure rassurante du monstre

La série refuse surtout une facilité narrative : fabriquer des monstres. C’est sans doute son choix le plus inconfortable. Elle ne minimise jamais la violence subie par Manuela, mais elle oblige également à regarder les adolescents mis en cause comme des enfants en construction. Cette position dérange parce qu’elle nous prive d'une réponse simple.

Un agresseur n’arrive pas nécessairement avec le visage que nous avons appris à associer au danger. Il peut être un camarade, un ami, un fils aimé, un adolescent que ses parents pensaient avoir correctement éduqué. C’est justement l’une des questions que Dolera voulait poser : un garçon de 13 ans peut-il devenir auteur d’une agression sexuelle et, si c’est le cas, où commence et où s’arrête sa responsabilité par rapport à celle de sa famille, de son éducation et de la société qui l’entoure ?

La question n’est évidemment pas de dissoudre la responsabilité individuelle dans une vague responsabilité collective. Elle consiste plutôt à comprendre pour empêcher que cela recommence. Car si l’on transforme systématiquement celui qui commet une violence en monstre radicalement extérieur à notre monde, on se protège psychologiquement : le monstre, c’est toujours quelqu’un d’autre. Les Secrets de la Saint-Jean détruit ce confort. Elle demande aux adultes d’accepter que leurs propres enfants puissent blesser quelqu’un, se tromper gravement, reproduire des comportements qu’ils condamnent eux-mêmes. Et qu’aimer un enfant ne signifie pas nier ce qu’il a fait. Cela peut au contraire signifier l’obliger à le regarder.

La justice restauratrice : réparer plutôt que simplement punir

C’est dans son dernier mouvement que la série prend une direction particulièrement rare. Le sixième épisode met en scène un processus de justice restauratrice réunissant victime, adolescents mis en cause et familles. Il ne s’agit pas de pardonner automatiquement, encore moins d’effacer la violence. La justice restauratrice déplace la question. Au lieu de demander uniquement « quelle peine mérite celui qui a fait cela ? », elle demande aussi : quel mal a été causé, de quoi la victime a-t-elle besoin et comment empêcher que ce mal se reproduise ?

Cette nuance change profondément la perspective. Punir peut sanctionner un acte. Réparer suppose de le comprendre et d’en assumer les conséquences. Pour Manuela, cela signifie pouvoir retrouver une place centrale dans une histoire dont elle a été dépossédée. Pour les garçons, cela signifie affronter ce qu’ils ont fait sans pouvoir se réfugier derrière l’excuse du groupe, de l’alcool ou de l’incompréhension. Pour les parents, cela signifie accepter qu’ils font eux aussi partie de l’équation.

Dolera s’est entourée de spécialistes de la justice restauratrice pour construire cette dimension de la série, une approche qui cherche précisément à donner à la victime un espace pour exprimer le dommage subi et à travailler sur sa réparation plutôt qu’à penser exclusivement en termes de punition. Et c’est là que la série retrouve son idée essentielle : un problème collectif ne peut pas toujours être résolu par l’exclusion d’un individu. Il faut parfois reconstruire ce qui a permis au problème d’exister.

Les castellers : tout le sens de la série se trouve dans cette tour humaine

Ce n’est donc absolument pas un hasard si Les Secrets de la Saint-Jean se déroule au sein d’une colla castellera. Le castell constitue la métaphore parfaite de tout ce que raconte la série. Pour construire une tour humaine, personne ne peut réussir seul. En bas se trouve la pinya, cette masse humaine qui forme la base et absorbe également la chute éventuelle. Au-dessus s’élève le tronc. Et tout en haut montent les plus jeunes.

L’image est magnifique et terriblement politique.

Les enfants sont au sommet, mais ils tiennent parce que les adultes sont en dessous.

Leticia Dolera l’a explicitement pensé ainsi : la pinya peut représenter les valeurs éthiques communes d’une société ; pour élever le tronc, chacun doit pouvoir faire confiance à celui qui se trouve au-dessus et au-dessous de lui ; et les enfants ne peuvent monter qu’en prenant appui sur les adultes. Dès lors, lorsque quelque chose arrive aux adolescents, la série refuse de regarder uniquement le sommet de la tour. Elle regarde tout le castell.

Que leur avons-nous transmis ? Avons-nous suffisamment parlé de consentement ? Avons-nous laissé Internet assurer une partie de leur éducation sexuelle ? Avons-nous appris aux garçons à exprimer leurs émotions autrement que par la domination ou la performance ? Avons-nous donné aux filles la possibilité d’écouter leurs propres limites plutôt que de répondre aux attentes du groupe ? Avons-nous construit une société suffisamment solide pour que les adolescents puissent expérimenter sans se détruire ?

Et surtout : que faisons-nous lorsque le castell tombe ?

C’est ici que la symbolique devient encore plus belle. Dans le monde casteller, tomber ne signifie pas renoncer à construire. On analyse, on protège, on repositionne, on apprend et on recommence. La justice restauratrice fonctionne presque selon la même logique. Elle ne prétend pas que la chute n’a pas eu lieu. Elle ne demande pas à la personne blessée de faire comme si rien ne s’était passé. Elle oblige au contraire chacun à regarder la chute afin de comprendre pourquoi elle s’est produite et comment reconstruire autrement.

La Saint-Jean : le feu qui marque la fin de l'enfance

Le choix de la nuit de la Saint-Jean renforce encore cette idée. Traditionnellement associée à l’été, au feu, à la fête, aux nouveaux départs, à l’amour et aux espoirs, elle devient ici une nuit de bascule. La plateforme catalane 3Cat souligne que cette Saint-Jean concentre les émotions contradictoires de l’adolescence : désir, euphorie, excitation, incertitude et peur.

Symboliquement, cette nuit ressemble à un rite de passage qui tourne mal. Les adolescents veulent franchir une frontière vers le monde adulte : alcool, fête, désir, sexualité, transgression. Mais au matin, ils découvrent qu’on ne devient pas adulte simplement parce qu’on reproduit des comportements adultes. Grandir consiste aussi à comprendre les conséquences de ses actes.

La Saint-Jean devait être une nuit de liberté. Elle devient celle où leur enfance se termine brutalement.

 

Les Secrets de la Saint-Jean aurait facilement pu devenir un récit judiciaire désignant une victime d’un côté et des coupables de l’autre. Leticia Dolera choisit quelque chose de beaucoup plus ambitieux et inconfortable : observer tout ce qui se trouve autour de l’acte. Les écrans. La pornographie. Le silence des adultes. Les modèles masculins hérités. La pression du groupe. Les premiers désirs. L’amitié. L’éducation. La famille. La difficulté de parler. Et cette génération d’adolescents qui semble parfois connaître tous les gestes de la sexualité avant d’en comprendre véritablement le langage émotionnel.

C’est pourquoi les castellers constituent bien davantage qu’un décor catalan. Ils donnent la clé de lecture de toute la série. Une société ressemble à un castell : les plus jeunes montent sur ce que les générations précédentes ont construit pour eux. Lorsqu’un adolescent tombe ou en fait tomber un autre, il est rassurant de regarder uniquement celui qui était tout en haut. La série nous oblige au contraire à baisser les yeux vers la pinya.

Parce qu’un enfant ne grandit jamais seul.

Et peut-être que la question essentielle de Les Secrets de la Saint-Jean n’est finalement pas : « Que s’est-il passé cette nuit-là ? »

Mais plutôt : « Sur quelle société avons-nous demandé à nos enfants de construire leur sexualité, leur rapport aux autres et leur manière d’aimer ? »

Et si la tour s’effondre, la réponse de la série est aussi exigeante qu’espérante : il ne suffit pas de chercher qui est tombé ou qui a fait tomber l’autre. Il faut refaire la pinya.

 

©MatthieuLamarque