UNDERTONE : Pourquoi certains films d'horreur nous terrorisent davantage avec nos oreilles qu'avec nos yeux.

Et si, dans les films d’horreur, ce qui nous terrifiait le plus n’était pas ce que nous voyons, mais ce que notre imagination fabrique à partir de ce que nous entendons ?

Undertone : le retour d'une peur que l'on entend avant de la voir

« N'ayez pas peur du noir. Ayez peur du silence. » La devise du podcast au cœur d'Undertone pourrait servir de mode d'emploi à tout le film de Ian Tuason, mais aussi résumer une grande partie de l'histoire du cinéma d'horreur. Depuis toujours, le genre cherche à donner une forme à nos peurs, à montrer des monstres, des fantômes, des tueurs ou des présences surnaturelles. Pourtant, certains cinéastes ont compris qu'une menace pouvait être beaucoup plus terrifiante lorsqu'elle n'avait précisément aucune forme. Un craquement derrière une porte, des pas dans une pièce vide, une respiration dont on ne connaît pas l'origine, une voix presque inaudible ou, plus inquiétant encore, un silence soudain peuvent provoquer davantage d'angoisse qu'une créature parfaitement visible. Avec Undertone, Ian Tuason fait de ce principe le cœur même de son dispositif. Chaque nuit, dans la maison où elle veille sa mère en fin de vie, une podcasteuse enregistre à distance avec un partenaire qui restera hors champ, sorte de Mulder sans visage passionné de paranormal, tandis qu'elle occupe naturellement la position de Scully, sceptique, rationnelle, réclamant des preuves avant de croire aux fantômes. Mais dix mystérieux enregistrements vont progressivement fissurer ses certitudes. Le film ne quitte jamais les murs de la maison et transforme cette limitation visuelle en immense territoire sonore. Moins Undertone nous montre, plus il nous oblige à écouter, et plus nous écoutons, plus nous avons peur.

Notre cerveau déteste ne pas comprendre ce qu'il entend

Le son possède un avantage considérable sur l'image lorsqu'il s'agit de provoquer la peur : il peut annoncer un danger sans nous révéler sa nature ni sa position exacte. Nous pouvons détourner les yeux d'une image inquiétante ou les fermer devant une scène trop violente, mais nous ne pouvons pas aussi facilement échapper à ce que nous entendons. Notre cerveau analyse constamment l'environnement sonore, cherche l'origine des bruits et tente d'identifier ce qui pourrait représenter une menace. Le cinéma d'horreur exploite merveilleusement cette vulnérabilité. Dans Undertone, les dix enregistrements découverts successivement contiennent des souffles, des frottements, des voix nocturnes, des parasites ou encore des comptines pour enfants jouées à l'envers. Rien n'est suffisamment clair pour apporter une certitude, et c'est précisément ce qui les rend inquiétants. Comme dans le found footage, ces fichiers ressemblent moins à un récit construit qu'aux traces imparfaites de quelque chose qui aurait réellement eu lieu. Mais en supprimant l'image, Ian Tuason ajoute une difficulté fondamentale : comment distinguer ce que contient véritablement l'enregistrement de ce que notre cerveau croit y entendre ? À partir d'un signal incomplet, nous construisons une histoire, imaginons une présence et finissons parfois par entendre ce que nous redoutions précisément d'entendre. Le film ne fabrique donc pas seul le monstre : il nous fournit quelques sons et nous demande inconsciemment de terminer le travail.

Le cinéma d'horreur nous fait peur avec nos oreilles depuis toujours

Undertone radicalise une mécanique qui traverse toute l'histoire du genre. Dans Psychose, Alfred Hitchcock et Bernard Herrmann ont transformé quelques notes de cordes stridentes en l'un des sons les plus immédiatement associés à la terreur : avant même de revoir la scène de la douche, notre mémoire peut en reproduire mentalement la musique. Massacre à la tronçonneuse construit au contraire un univers sonore sale, mécanique et agressif où moteurs, cris, bruits métalliques et rugissement de la tronçonneuse donnent presque l'impression que le film lui-même est une machine qui nous attaque. Dans Shining, Stanley Kubrick fait de l'Overlook un espace que l'on entend autant qu'on le voit : les roues du tricycle de Danny passent alternativement du parquet aux tapis, créant un rythme sonore hypnotique dont chaque interruption semble annoncer quelque chose. Les nappes musicales dissonantes, les échos et les longs silences donnent progressivement à l'hôtel une présence propre. Dans Hérédité, Ari Aster utilise un procédé encore différent : un simple claquement de langue devient suffisamment identifiable pour que le spectateur comprenne immédiatement qu'une présence est là sans avoir besoin de la voir. Quant à Sans un bruit, il renverse complètement la logique traditionnelle du cinéma d'horreur puisque le son devient directement synonyme de mort : les personnages doivent contrôler chacun de leurs gestes parce que produire le moindre bruit peut attirer les créatures. Dans tous ces films, le son ne se contente donc pas d'accompagner l'image. Il raconte, prévient, trompe, menace et parfois révèle ce que l'image refuse encore de montrer.

Le silence est souvent plus effrayant que le bruit

Le paradoxe du cinéma d'horreur est que l'une de ses armes sonores les plus efficaces reste l'absence de son. Lorsqu'une musique inquiétante accompagne une scène, elle nous indique presque explicitement ce que nous devons ressentir. Lorsque cette musique disparaît, nous perdons ce repère et notre vigilance augmente. Nous tendons l'oreille, surveillons le moindre bruit et anticipons ce qui pourrait surgir. Le silence n'est donc jamais véritablement vide : il devient un espace d'attente que notre imagination remplit. Undertone exploite remarquablement ce principe parce que son héroïne porte régulièrement un casque à réduction de bruit. L'objet promet paradoxalement une écoute parfaite tout en provoquant une forme de surdité. Plus la podcasteuse se concentre sur les enregistrements qu'elle analyse, moins elle entend la maison dans laquelle elle se trouve. Elle cherche une menace enregistrée ailleurs alors qu'une autre pourrait être présente juste derrière elle. Le casque devient ainsi une formidable machine à produire du suspense : le personnage n'entend plus ce que nous voudrions qu'elle entende. Ian Tuason inverse alors la fonction même de l'écoute. Écouter devrait permettre de détecter le danger ; ici, écouter peut au contraire nous rendre vulnérables à lui.

Le hors-champ sonore est plus puissant que le hors-champ visuel

Voir un fantôme lui donne une forme ; l'entendre lui permet d'en avoir mille. Dès qu'un film révèle son monstre, aussi réussi soit-il, il impose au spectateur une apparence, des dimensions et des limites. Tant qu'il demeure sonore, il reste potentiellement partout. Un bruit provenant d'une pièce voisine suffit à créer mentalement un espace que la caméra ne montre pas. Le spectateur commence alors à imaginer ce qui pourrait s'y trouver et devient malgré lui coproducteur de sa propre peur. The Blair Witch Project, Paranormal Activity ou Session 9 avaient déjà largement exploité cette puissance de l'invisible, mais Undertone pousse le principe encore plus loin en proposant presque l'équivalent sonore du found footage : des « sons retrouvés ». Le film réduit volontairement ce que l'œil peut vérifier pour augmenter ce que l'oreille peut suspecter. La maison devient ainsi beaucoup plus grande que ce que montre la caméra parce que chaque pièce hors champ, chaque étage silencieux et chaque espace situé derrière une porte peut contenir quelque chose. Le véritable décor d'Undertone n'est finalement pas seulement la maison : c'est l'espace mental que nous construisons autour des sons.

Quand le spectateur devient enquêteur

L'une des grandes réussites d'Undertone est de modifier notre manière de regarder un film d'horreur. Nous ne sommes plus simplement en attente de l'apparition d'une menace : nous cherchons activement des indices. Avons-nous réellement entendu une voix ? Était-ce un souffle, un mot, un rire, un parasite technique ? Faut-il écouter une deuxième fois ? Cette incertitude nous rapproche de l'héroïne, qui tente elle aussi de séparer le rationnel du surnaturel. Le spectateur devient alors enquêteur, mais un enquêteur dont l'instrument principal, son propre cerveau, n'est pas totalement fiable. Nous savons que nous regardons un film d'horreur et nous sommes donc déjà conditionnés à chercher du paranormal partout. Un son banal peut devenir inquiétant simplement parce que nous attendons qu'il le soit. Ian Tuason joue ainsi avec une forme de pareidolie auditive : comme nous pouvons reconnaître un visage dans une forme abstraite, nous pouvons croire entendre une voix ou un message dans un bruit indistinct. Undertone ne nous demande donc plus seulement : « Croyez-vous aux fantômes ? » Il pose une question beaucoup plus troublante : « Pouvez-vous réellement faire confiance à ce que vous entendez ? »

La peur la plus durable est celle qui reste dans notre tête

Le jump scare possède une efficacité immédiate : quelque chose surgit brutalement, le volume sonore explose, notre corps réagit et nous sursautons. Mais cette peur disparaît généralement aussi vite qu'elle est apparue. La peur sonore fonctionne différemment parce qu'elle peut contaminer notre perception longtemps après le générique. Le claquement de langue d'Hérédité, les cordes de Psychose, le bruit du tricycle dans Shining ou le moteur de Massacre à la tronçonneuse survivent aux images parce qu'ils deviennent des réflexes mémoriels. Undertone cherche précisément à provoquer cette contamination. Une fois le film terminé, un grésillement dans un casque, un craquement dans le couloir, une respiration difficile à identifier ou un bruit provenant de la pièce voisine peuvent soudain rappeler l'expérience du film. Le cinéma a alors quitté l'écran. Il s'est installé dans notre environnement quotidien. C'est peut-être là que le cinéma d'horreur sonore atteint sa forme la plus efficace : lorsqu'il modifie temporairement notre manière d'écouter notre propre maison.

Écouter, c'est parfois ouvrir la porte

Le casque d'Undertone contient finalement toute l'ambiguïté du film. La podcasteuse écoute pour comprendre, analyser et rationaliser, mais cette écoute devient progressivement une forme d'obsession. À force de chercher quelque chose dans les enregistrements, elle finit par lui accorder une existence. Le film suggère alors une idée particulièrement inquiétante : écouter ne permet peut-être pas seulement de traquer le danger, mais aussi de lui ménager une porte d'entrée. Cette idée dépasse d'ailleurs largement le surnaturel. Elle raconte notre rapport contemporain aux contenus qui captent notre attention, à ces voix qui arrivent directement dans nos oreilles par l'intermédiaire des podcasts, des écouteurs et des casques, créant une intimité étrange avec des personnes parfois très éloignées de nous tout en nous coupant de ce qui se déroule physiquement autour de nous. Le dispositif technologique censé nous rapprocher du monde peut simultanément nous en isoler. Dans Undertone, cette contradiction devient terrifiante : plus l'héroïne écoute, moins elle entend.

 

De Psychose à Undertone, en passant par Massacre à la tronçonneuse, Shining, Hérédité et Sans un bruit, le cinéma d'horreur nous rappelle finalement que la peur n'a jamais eu besoin d'être entièrement visible pour exister. Le son possède même une puissance particulière parce qu'il laisse toujours subsister une part d'inconnu. Une image nous donne une réponse ; un bruit peut seulement nous poser une question. Qu'est-ce que c'était ? D'où cela venait-il ? Était-ce réellement là ? Et surtout : suis-je certain de l'avoir entendu ? C'est dans cet espace d'incertitude qu'Undertone trouve sa force. Ian Tuason ne cherche pas seulement à nous faire sursauter, mais à modifier notre écoute, à transformer le spectateur en détecteur de menaces et à faire de notre imagination son principal effet spécial. Car le véritable monstre n'est peut-être pas celui que le réalisateur place devant la caméra. C'est celui que notre cerveau construit lorsqu'un bruit retentit dans le noir et que personne ne vient nous expliquer ce qui l'a provoqué. Voilà pourquoi, après Undertone, la devise du podcast prend une tout autre dimension : n'ayez peut-être pas peur du noir. Ayez peur du moment où, dans le silence, vous commencerez à entendre quelque chose.

 

©MatthieuLamarque