Et si les rivalités entre femmes à Hollywood n’étaient pas seulement des histoires de jalousie ou d’ego, mais le résultat d’un système qui leur fait croire qu’il n’y a jamais assez de place pour deux ?
À première vue, La Mort vous va si bien de Robert Zemeckis et FEUD: Bette and Joan de Ryan Murphy semblent appartenir à deux univers totalement différents. Le premier est une comédie noire fantastique sortie en 1992, excessive, cruelle et jubilatoire, dans laquelle Madeline Ashton et Helen Sharp, incarnées par Meryl Streep et Goldie Hawn, se livrent une guerre autour d’un homme, de leur beauté et surtout de leur peur de vieillir. La seconde revient sur l’une des rivalités les plus célèbres de l’histoire d’Hollywood, celle qui opposa Bette Davis et Joan Crawford et que le tournage de Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? transforma définitivement en légende. Pourtant, derrière le fantastique de Zemeckis et la reconstitution du Hollywood des années 1960 chez Murphy, les deux œuvres racontent presque la même histoire : celle de femmes que l’on pousse à regarder l’autre comme une menace parce qu’un système leur a appris qu’il n’y aurait jamais suffisamment de place pour toutes. Deux rivalités, donc, mais surtout un même piège : faire croire aux femmes que leur véritable adversaire est la femme d’en face.
La rivalité féminine : « Pour que je gagne, il faut qu’elle perde »
Madeline et Helen se détestent. Joan Crawford et Bette Davis s’affrontent. Mais la véritable question n’est peut-être pas de savoir laquelle est la plus cruelle, la plus jalouse ou la plus ambitieuse. Elle consiste plutôt à comprendre pourquoi chacune finit par avoir besoin de voir l’autre perdre pour avoir le sentiment d’exister. Dans La Mort vous va si bien, Helen considère Madeline comme celle qui lui a volé Ernest et, avec lui, la vie qu’elle imaginait. Madeline, elle, ne supporte pas qu’Helen puisse revenir plus belle, plus mince, plus séduisante et surtout capable de remettre en cause sa supériorité. Leur relation fonctionne comme un miroir : chacune cherche dans le regard de l’autre la confirmation de sa propre valeur. Dans FEUD, le mécanisme est plus réaliste et donc peut-être encore plus cruel. Bette Davis et Joan Crawford sont deux immenses stars qui comprennent que l’industrie qui les a autrefois célébrées commence à les considérer comme appartenant au passé. Elles ne se battent donc pas seulement pour un rôle ou une récompense, mais pour continuer à être regardées. La réussite de l’une peut signifier l’effacement de l’autre, parce qu’Hollywood ne semble plus vouloir leur offrir suffisamment de rôles pour qu’elles puissent simplement continuer à travailler côte à côte. C’est ainsi que la question « suis-je encore une grande actrice ? » se transforme progressivement en « suis-je encore plus importante qu’elle ? ». Le système a réussi son tour de magie : au lieu de combattre les règles qui les marginalisent, les femmes finissent par se combattre entre elles.
Vieillir : le crime impardonnable des actrices
C’est autour de la peur du vieillissement que La Mort vous va si bien et FEUD se rejoignent avec le plus de force. Dans les deux œuvres, vieillir n’est jamais présenté comme un simple phénomène biologique. Vieillir signifie risquer de devenir invisible. Madeline Ashton est obsédée par son apparence parce qu’elle a construit une grande partie de son identité dans le regard des autres. Lorsqu’elle découvre la mystérieuse potion de Lisle von Rhuman, elle ne cherche donc pas seulement à conserver un visage sans rides ou un corps parfait. Elle achète symboliquement le droit de continuer à exister dans un monde qui lui a fait comprendre que jeunesse, beauté, désirabilité et visibilité étaient intimement liées. La potion magique est évidemment une idée fantastique, mais la peur qu’elle exploite est parfaitement réelle. FEUD raconte exactement la même angoisse sans avoir besoin d’élixir surnaturel. Joan Crawford contrôle son image, son maquillage, ses photographies et son éclairage, consciente que chaque ride peut devenir aux yeux d’Hollywood la preuve qu’elle appartient désormais à une époque révolue. Bette Davis entretient une relation différente avec son âge et n’hésite pas à utiliser la transformation physique pour nourrir ses personnages, notamment dans Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, mais elle sait elle aussi que les rôles deviennent plus rares. La potion de La Mort vous va si bien pourrait donc parfaitement exister dans l’univers de FEUD. Elle porterait simplement un autre nom : Hollywood. Sa promesse serait la même : reste jeune, reste belle, reste désirable, reste visible, sinon quelqu’un prendra ta place.
Quand le corps féminin devient un champ de bataille
Robert Zemeckis pousse cette logique jusqu’au grotesque en faisant du corps féminin un véritable champ de bataille. Madeline et Helen ont obtenu la jeunesse éternelle, mais leurs corps sont cassés, troués, tordus, déformés et continuellement rafistolés. Elles ont réussi à arrêter le vieillissement sans réussir à arrêter la dégradation. Elles peuvent empêcher le temps de les tuer, mais pas leur obsession de les détruire. Leur corps devient alors une façade qu’il faut repeindre, réparer et maintenir artificiellement afin que personne ne remarque ce qui se cache derrière. Le gag est spectaculaire, mais sa signification est féroce : à force d’exiger des femmes qu’elles restent éternellement jeunes, on finit par transformer leur corps en objet qu’il faut entretenir plutôt qu’en corps qu’elles ont simplement le droit d’habiter. Dans FEUD, cette violence est moins spectaculaire mais omniprésente. Elle passe par les miroirs, les gros plans, les séances photo, le maquillage, les costumes, les commentaires sur l’âge et la comparaison permanente entre les deux actrices. Les deux œuvres posent finalement la même question : à partir de quel moment une femme célèbre cesse-t-elle d’avoir le droit de montrer son véritable visage ?
Hollywood ne regarde pas la guerre : Hollywood l’organise
Le parallèle devient encore plus intéressant lorsqu’on cesse de regarder uniquement les quatre femmes pour observer ceux qui les entourent. Dans FEUD, la rivalité entre Crawford et Davis n’est pas seulement constatée, elle est entretenue, amplifiée et commercialisée. Les producteurs, les studios, les journalistes et une partie de leur entourage comprennent parfaitement qu’une guerre entre deux stars constitue un formidable outil promotionnel. Leur conflit devient un spectacle et leur humiliation réciproque une marchandise. Deux actrices vieillissantes qui se détestent sont beaucoup plus faciles à vendre médiatiquement que deux femmes qui s’interrogent ensemble sur la manière dont leur industrie les abandonne. Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? devient lui-même le prolongement fascinant de cette mécanique puisque le film met en scène deux anciennes gloires prisonnières de leur passé, de leur rancœur et de leur besoin maladif de reconnaissance. La Mort vous va si bien transforme cette logique en cartoon macabre. Madeline et Helen pensent se battre pour Ernest, puis pour leur beauté et leur supériorité, mais l’homme qu’elles se disputaient initialement devient progressivement presque secondaire. C’est l’une des grandes ironies du film : elles continuent à mener une guerre dont l’objet originel ne mérite même plus d’être gagné.
Le système n’a même plus besoin de leur demander de se détester
C’est peut-être là que les deux œuvres deviennent les plus politiques. Le système n’a pas besoin d’un grand méchant qui ordonnerait explicitement aux femmes de se détester. Il suffit de créer les conditions nécessaires. Expliquer que la jeunesse détermine leur valeur, que la beauté constitue leur principal capital, que les rôles intéressants disparaissent avec les années, que la réussite d’une autre femme représente potentiellement leur propre échec et qu’il existe toujours une remplaçante plus jeune prête à arriver. Ensuite, il suffit d’attendre. La rivalité finit presque par se fabriquer toute seule. C’est en cela que FEUD dépasse largement l’anecdote croustillante sur deux stars légendaires et que La Mort vous va si bien dépasse la simple comédie fantastique. Dans les deux cas, la misogynie devient particulièrement efficace lorsqu’elle est intériorisée : le système n’a plus besoin d’exclure directement les femmes puisqu’il a réussi à les convaincre qu’elles doivent se battre entre elles pour ne pas être exclues.
Et nous, pourquoi aimons-nous autant les voir se détester ?
Il reste pourtant un acteur dans cette histoire que les deux œuvres nous obligent indirectement à regarder : nous. Nous adorons les rivalités. Bette contre Joan, Madeline contre Helen. Laquelle est la plus belle ? Laquelle joue le mieux ? Laquelle a gagné ? Laquelle a humilié l’autre ? Laquelle aura le dernier mot ? La culture populaire transforme facilement deux femmes célèbres en duel permanent parce que le conflit est plus spectaculaire que la solidarité. FEUD met directement en question cette fascination en montrant comment la souffrance de deux femmes peut devenir un récit médiatique dont tout le monde profite sauf elles. La Mort vous va si bien nous place dans une position encore plus inconfortable parce qu’il nous fait rire de cette destruction. Lorsque Madeline se retrouve avec le cou brisé ou qu’Helen avec un trou béant dans le ventre, le spectacle est irrésistiblement drôle. Mais derrière le gag se cache une idée beaucoup plus sombre : ces femmes préfèrent littéralement se détruire plutôt que remettre en cause les règles qui leur ont appris à se considérer comme concurrentes.
Et si leur véritable adversaire n’avait jamais été l’autre ?
C’est probablement l’idée la plus mélancolique du rapprochement entre les deux œuvres. Madeline et Helen se ressemblent infiniment plus qu’elles ne veulent l’admettre, tout comme Bette Davis et Joan Crawford partageaient bien davantage que leur rivalité légendaire. Toutes veulent être reconnues, toutes ont connu la gloire, toutes redoutent l’effacement, toutes savent ce que signifie être observée, jugée, comparée et potentiellement remplacée. Elles auraient donc pu être des alliées. C’est précisément ce qui rend leurs rivalités aussi tragiques. Le véritable adversaire n’est peut-être jamais la femme qui se trouve en face, mais le miroir devant lequel on les a placées toutes les deux. Tant qu’elles regardent leur rivale, elles ne regardent pas celui qui tient le miroir. Et tant qu’elles cherchent à savoir laquelle mérite davantage d’exister, elles ne posent pas la question essentielle : pourquoi faudrait-il choisir ?
La véritable immortalité n’est peut-être pas celle que l’on croit
La fin de La Mort vous va si bien donne au parallèle avec FEUD une dimension supplémentaire. Ernest refuse l’immortalité, accepte de vieillir, reconstruit son existence et finit par mourir. Lors de ses funérailles, nous découvrons qu’il laisse derrière lui une famille, des souvenirs, des accomplissements et l’empreinte d’une vie véritablement vécue. Madeline et Helen, elles, ont obtenu ce qu’elles désiraient : elles sont toujours là. Mais elles sont littéralement en morceaux. C’est la dernière plaisanterie, et sans doute la plus cruelle, de Zemeckis : à force de vouloir conserver éternellement leur image, elles ont oublié que l’immortalité ne consiste peut-être pas à rester jeune mais à laisser quelque chose derrière soi. Et c’est ici que Bette Davis et Joan Crawford apportent involontairement la réponse. Elles ont vieilli, connu les échecs, les humiliations, les retours et les périodes d’oubli. Elles sont mortes. Pourtant, leurs films sont toujours là. Leur véritable immortalité n’a jamais été celle de leur visage, mais celle de leur travail.
Regarder La Mort vous va si bien à la lumière de FEUD: Bette and Joan transforme presque la comédie de Robert Zemeckis. Derrière les effets spéciaux, les couleurs flamboyantes, les répliques assassines et le plaisir du grand-guignol apparaît une satire extrêmement sombre du système hollywoodien. Madeline Ashton et Helen Sharp deviennent les versions fantastiques et monstrueuses de toutes ces actrices auxquelles l’industrie a expliqué qu’elles pouvaient être célèbres, puissantes et désirées à condition de ne jamais commettre l’impardonnable : vieillir. Ryan Murphy raconte cette violence par les coulisses d’Hollywood, Robert Zemeckis avec une potion magique, un cou brisé et un trou dans le ventre, mais les deux œuvres finissent par poser le même constat : lorsqu’un système apprend à deux femmes que la réussite de l’une nécessite l’effacement de l’autre, leur rivalité cesse d’être une simple affaire de jalousie ou d’ego pour devenir le symptôme de quelque chose de beaucoup plus profond. Madeline et Helen n’avaient finalement pas besoin de l’immortalité. Bette et Joan n’avaient pas besoin de gagner l’une contre l’autre. Elles avaient besoin d’un monde dans lequel il y avait suffisamment de place pour qu’elles puissent toutes vieillir sans avoir à disparaître.
©MatthieuLamarque