LADY BIRD : apprendre à aimer ce que l’on voulait quitter

Et si grandir, ce n’était pas seulement découvrir qui l’on veut devenir, mais comprendre enfin tout ce qui nous aimait déjà ?

Il y a quelque chose de presque trompeur dans Lady Bird. À première vue, le film possède tout ce que l’on attend d’un teen movie : une adolescente qui rêve d’ailleurs, une meilleure amie, des garçons, les premières expériences sexuelles, le lycée, les fêtes, les mensonges, les humiliations, les candidatures universitaires et cette conviction absolue que la vraie vie commencera plus tard, et surtout ailleurs. Pourtant, Greta Gerwig déplace subtilement le centre du récit. Lady Bird n’est pas vraiment un film sur la manière dont Christine McPherson devient adulte, mais sur le moment où elle commence à faire attention. Aux autres, à sa mère, à son père, à son amie Julie, à son milieu social, à la ville qu’elle méprise et, finalement, à elle-même. Derrière la chronique adolescente drôle, vive et parfois cruelle se cache ainsi une réflexion beaucoup plus universelle : nous passons parfois une partie de notre jeunesse à vouloir fuir ce que nous ne découvrirons que plus tard avoir profondément aimé.

Greta Gerwig : filmer l’adolescence sans la regarder de haut

Sorti en 2017 et situé en 2002-2003, Lady Bird est le premier long métrage que Greta Gerwig écrit et réalise seule. Avant de passer derrière la caméra, Gerwig s’était fait connaître comme actrice et scénariste au sein du cinéma indépendant américain, notamment à travers ses collaborations avec Noah Baumbach. Avec Lady Bird, elle choisit un territoire qu’elle connaît intimement : Sacramento, en Californie, où elle a elle-même grandi. La tentation est donc grande de voir dans Christine « Lady Bird » McPherson son double autobiographique, mais Gerwig a toujours nuancé cette lecture. Les événements vécus par son héroïne ne sont pas les siens, même si les émotions, les lieux et la sensation de l’adolescence viennent d’une expérience personnelle. C’est sans doute ce qui donne au film cette étrange impression de vérité : Gerwig ne reconstitue pas exactement sa jeunesse, elle reconstitue la manière dont une jeunesse reste en nous. Ses souvenirs, ses références artistiques, ses photographies et ses propres yearbooks ont participé à la préparation du film, comme si elle cherchait moins à recréer objectivement l’année 2002 qu’à retrouver la texture d’un souvenir. Lady Bird est donc moins autobiographique qu’intime, et cette différence est essentielle : Greta Gerwig ne raconte pas ce qui lui est arrivé, elle filme ce que cela fait de se souvenir de l’adolescente que l’on a été.

L’amour et l’attention : la clé secrète du film

Une scène apparemment anodine contient peut-être toute la philosophie de Lady Bird. Sister Sarah Joan, après avoir lu un texte écrit par Christine pour son dossier universitaire, remarque avec quelle précision elle décrit Sacramento et lui fait comprendre que cette attention portée à sa ville ressemble beaucoup à de l’amour. Cette idée traverse tout le film : aimer, ce n’est peut-être pas seulement déclarer son affection, c’est regarder suffisamment quelqu’un ou quelque chose pour en connaître les détails. Or Lady Bird cherche précisément l’amour partout où il pourrait prendre une forme spectaculaire. Elle rêve de garçons désirables, d’une maison magnifique, d’une université prestigieuse, de New York, d’une existence culturellement stimulante et d’une version plus romanesque d’elle-même. Elle regarde constamment ailleurs alors que l’amour se trouve déjà autour d’elle, sous des formes beaucoup moins séduisantes. Il est dans son père qui tente de protéger ses rêves malgré ses propres difficultés, dans Julie qui l’aime sans lui demander d’être quelqu’un d’autre, dans les rues de Sacramento qu’elle connaît par cœur et, surtout, dans cette mère avec laquelle elle semble incapable de passer cinq minutes sans se disputer. Tout le parcours de Christine consiste alors à comprendre que l’amour n’arrive pas toujours enveloppé dans les mots ou les gestes que nous attendons de lui.

Marion et Christine : s’aimer sans savoir se le dire

La relation entre Lady Bird et sa mère Marion constitue le véritable cœur émotionnel du film. Elles s’aiment énormément et sont pourtant presque incapables de communiquer cet amour autrement que par le conflit. Marion exprime son affection en vérifiant, en anticipant, en conseillant, en corrigeant et parfois en critiquant. Pour Christine, cette attention permanente ressemble donc davantage à un jugement qu’à une preuve d’amour, et le film ne cherche d’ailleurs jamais à excuser complètement la mère : Marion peut être dure, blessante et incapable de donner à sa fille la validation dont celle-ci a désespérément besoin. Mais Greta Gerwig nous permet également de comprendre ce qui se cache derrière cette dureté. Marion connaît le prix des choses, travaille énormément, sait que la famille est économiquement fragile et voit sa fille rêver d’une existence dont elle ne mesure pas encore totalement le coût. Lorsque Christine demande en substance à sa mère si elle l’aime telle qu’elle est, Marion semble entendre une tout autre question : comment faire pour que ma fille devienne la meilleure version possible d’elle-même ? Leur drame vient peut-être de là. Elles parlent toutes les deux d’amour, mais pas dans la même langue. Leurs disputes deviennent alors paradoxalement une forme d’intimité, et c’est ce qui rend leur relation si juste : Gerwig refuse aussi bien la mère monstrueuse que la mère sacrificielle parfaite. Marion aime sa fille maladroitement, Christine aime sa mère avec colère, et entre les deux se trouve tout ce qu’elles n’arrivent pas encore à se dire.

Un teen movie qui connaît les règles pour mieux les détourner

Greta Gerwig maîtrise parfaitement les codes du teen movie et semble presque les cocher un à un : le lycée, la meilleure amie, la fille populaire, les garçons, le premier amour, la première expérience sexuelle, les fêtes, le bal, les disputes avec les parents et le rêve de l’université qui permettra enfin de commencer sa « vraie » vie. Pourtant, elle refuse systématiquement d’accorder à ces étapes l’importance spectaculaire que le genre leur donne habituellement. Le premier amour n’est pas nécessairement le grand amour, le garçon mystérieux n’est pas aussi profond qu’il voudrait le faire croire, la première fois est décevante, l’accès au groupe populaire n’apporte pas le bonheur attendu et le bal de promo ne constitue pas l’apothéose magique qui résoudrait tout. Ce déplacement est essentiel parce qu’il permet à Gerwig de raconter une adolescence beaucoup plus proche de celle que l’on vit réellement : une accumulation de petits événements dont nous ignorons souvent l’importance au moment où ils se produisent. Là où certains récits adolescents font de la romance l’accomplissement principal de leur héroïne, Lady Bird refuse de faire des garçons la destination de Christine. Danny et Kyle comptent, mais ils ne définissent pas son histoire. Julie, son père, sa mère, Sacramento et surtout la relation qu’elle entretient avec elle-même sont infiniment plus importants. Le véritable récit amoureux de Lady Bird n’est donc pas celui d’une adolescente qui trouve le bon garçon, mais celui d’une jeune femme qui commence à comprendre qui elle est.

Lady Bird : s’inventer pour réussir à devenir Christine

Le premier geste d’émancipation de Christine est extraordinairement simple : elle décide qu’elle ne s’appellera plus Christine. Elle sera Lady Bird. Elle se renomme elle-même et, à travers ce geste, invente une personne qu’elle pense pouvoir contrôler. Puisqu’elle ne choisit ni sa famille, ni son milieu social, ni son lycée, ni Sacramento, elle choisira au moins son nom et la manière dont le monde doit la regarder. Lady Bird est donc à la fois une adolescente et le personnage que Christine invente pour traverser son adolescence. Elle se teint les cheveux, ment sur l’endroit où elle habite, se rapproche des personnes dont elle pense qu’elles correspondent à la vie qu’elle voudrait mener et modifie progressivement le récit de sa propre existence. Gerwig ne juge jamais réellement ces mensonges, car ils appartiennent aussi à cet âge où l’identité est un laboratoire. On essaie des vêtements, des goûts, des amis, des attitudes et parfois même des personnalités avant de découvrir ce qui nous appartient vraiment. C’est pourquoi le retour du prénom Christine à la fin du film est si important. Lorsqu’à New York elle se présente à nouveau comme Christine, Lady Bird n’est pas effacée ou reniée. Elle n’est simplement plus indispensable. Christine a eu besoin de devenir Lady Bird pour pouvoir, paradoxalement, accepter de redevenir Christine.

Sacramento : cette ville qu’il fallait quitter pour apprendre à la regarder

Sacramento est probablement le personnage secondaire le plus important du film. Lady Bird rêve de la côte Est, de New York, des universités prestigieuses, des écrivains, de la culture et de tous ces endroits où, selon elle, « quelque chose » doit forcément se passer. Sacramento représente au contraire la banalité de ce qu’elle connaît trop bien : ses rues, ses maisons, ses commerces, ses parkings, ses écoles et les trajets effectués des centaines de fois en voiture. Greta Gerwig transforme pourtant progressivement cette banalité en beauté. Sa caméra regarde précisément ce que Christine ne regarde plus. Sacramento n’est pas filmée comme une carte postale californienne, mais comme un espace intime dont la valeur apparaît au moment où l’on commence à s’en éloigner. C’est également une autre Californie que celle traditionnellement représentée au cinéma : loin de Hollywood, de Los Angeles, des plages mythiques ou de la Silicon Valley, Sacramento appartient à une Californie intérieure, plus ordinaire et donc peut-être plus universelle. Christine est convaincue qu’elle doit partir pour commencer sa vie, et elle a probablement raison. Mais le paradoxe magnifique du film est que partir lui permet enfin de voir l’endroit qu’elle voulait fuir. Sacramento devient alors toutes les villes que nous avons trouvées trop petites à 17 ans et dont une rue, un bâtiment ou une lumière peuvent soudain nous bouleverser vingt ans plus tard. On croit parfois vouloir quitter un lieu parce qu’il ne signifie rien, alors que nous avons simplement besoin de distance pour comprendre tout ce qu’il signifie.

2002 : quand la culture populaire devient une machine à souvenirs

Le choix de situer l’histoire en 2002-2003 n’est pas un simple prétexte nostalgique. Greta Gerwig utilise la culture populaire exactement comme elle fonctionne dans notre mémoire : une chanson n’est jamais seulement une chanson, elle devient l’endroit où nous étions lorsque nous l’écoutions, les personnes avec lesquelles nous étions et parfois même la version de nous-mêmes qui l’aimait. Lady Bird fait ainsi entendre des morceaux comme Cry Me a River de Justin Timberlake ou Crash Into Me de Dave Matthews Band, ce dernier occupant une place particulièrement savoureuse dans le récit. Ces références ne sont pas là pour faire un clin d’œil au spectateur ou dresser artificiellement l’inventaire d’une époque. Elles constituent la bande-son mentale des personnages. Nos adolescences nous reviennent rarement sous la forme d’une chronologie parfaitement organisée ; elles reviennent par fragments, à travers une chanson, un vêtement, une coupe de cheveux, une voiture, un magazine, un téléphone ou une expression oubliée. La culture populaire devient ainsi une mémoire externe dans laquelle nous avons stocké des morceaux de nous-mêmes. En choisissant 2002, Gerwig filme également un monde adolescent juste avant que les réseaux sociaux et le smartphone ne modifient profondément la manière de se construire, de se comparer aux autres et de communiquer. Lady Bird peut encore disparaître pendant quelques heures, mentir sans qu’une photo publiée en ligne la trahisse immédiatement et fantasmer la vie des autres sans pouvoir la consulter en permanence sur un écran. Cette distance donne au film une couleur particulière : celle d’une adolescence encore largement vécue dans des lieux physiques.

Derrière l’adolescence, une histoire de classe sociale

Lady Bird est drôle, coloré et souvent léger, mais la question de l’argent traverse presque chaque étape du récit. Christine rêve d’une maison plus belle, fréquente une camarade plus aisée, cache l’endroit où elle habite et veut rejoindre une université située à l’autre bout du pays sans mesurer immédiatement ce que ce désir représente financièrement pour ses parents. Pendant ce temps, son père perd son emploi et sa mère travaille énormément pour maintenir l’équilibre familial. Gerwig ne transforme jamais cette situation en grand discours social ; elle préfère laisser la classe sociale contaminer silencieusement les conversations, les frustrations et même les rêves de son héroïne. Lady Bird ne veut pas seulement quitter Sacramento, elle souhaite aussi s’éloigner de ce qu’elle perçoit comme une vie moyenne, ordinaire et insuffisamment prestigieuse. Son adolescence consiste donc également à découvrir que ses désirs ont un prix et que quelqu’un, souvent ses parents, doit payer ce prix. Cette prise de conscience rend le film particulièrement juste : devenir adulte, c’est aussi comprendre que la maison que l’on jugeait trop petite, la voiture dont on avait honte ou les vacances que l’on ne faisait pas racontaient une réalité économique que l’enfant ou l’adolescent ne pouvait pas encore percevoir.

Grandir, c’est comprendre que les autres existent sans nous

L’évolution la plus profonde de Christine tient finalement à son regard sur les autres. Pendant une grande partie du film, elle les considère en fonction de ce qu’ils représentent pour elle. Jenna représente la popularité et la possibilité d’une autre vie, Kyle une sophistication intellectuelle et culturelle qu’elle fantasme, Danny la romance idéale et Julie la sécurité d’une amitié qui finit momentanément par lui sembler trop ordinaire. Peu à peu, Christine découvre pourtant que ces personnes possèdent une existence qui ne tourne pas autour d’elle. Danny n’est plus seulement le garçon qui l’a déçue lorsqu’elle comprend sa vulnérabilité et sa peur. Julie n’est plus l’amie que l’on peut abandonner lorsque quelque chose de plus excitant apparaît. Son père n’est plus uniquement le parent doux qui équilibre la dureté de Marion lorsqu’elle commence à percevoir sa fragilité. Sa mère cesse elle-même d’être uniquement l’obstacle qui l’empêche de vivre. Cette découverte constitue peut-être le véritable passage à l’âge adulte raconté par Lady Bird. Grandir ne signifie pas simplement perdre son innocence, avoir une première relation sexuelle, quitter ses parents ou entrer à l’université. Grandir, c’est découvrir que chaque personne que nous croisons possède une histoire dont nous ne sommes pas le personnage principal.

Le film accomplit exactement ce qu’il raconte

C’est peut-être là que Lady Bird devient le plus beau. Sister Sarah Joan fait comprendre à Christine que l’attention qu’elle porte à Sacramento ressemble à de l’amour, et Greta Gerwig passe précisément tout son film à faire attention. Elle fait attention à une mère qui conduit, à un père qui cache sa tristesse derrière sa douceur, à une adolescente capable d’être insupportable pendant trente secondes puis bouleversante l’instant suivant, à une meilleure amie abandonnée, à un garçon qui dissimule sa peur, à une religieuse étonnamment drôle, aux maisons observées depuis une voiture et aux chansons que nous continuerons à défendre toute notre vie simplement parce qu’elles appartiennent à une époque précise de notre histoire. Gerwig n’a donc jamais besoin de nous expliquer à quel point elle aime ces personnages ou cette ville. Elle les regarde suffisamment précisément pour que nous le comprenions. C’est peut-être cela qui distingue Lady Bird de beaucoup d’autres teen movies : le film ne cherche jamais à rendre l’adolescence artificiellement extraordinaire. Il prend au sérieux son extraordinaire banalité. Les choses les plus importantes ne sont pas nécessairement celles que Christine pense être importantes au moment où elle les vit.

Au début de Lady Bird, Christine veut partir. Partir de Sacramento, de sa famille, de son milieu social et peut-être même de Christine elle-même. Elle imagine que devenir adulte consiste à se débarrasser de tout ce qui nous a précédés pour pouvoir enfin commencer une autre vie. À la fin, elle est effectivement partie, mais quelque chose d’inattendu s’est produit : elle regarde derrière elle. Tout ce qu’elle considérait comme ordinaire devient alors précieux. Sa mère, son père, Julie, les rues de Sacramento, les trajets en voiture et même son propre prénom acquièrent une valeur qu’ils ne pouvaient peut-être pas avoir tant qu’ils étaient simplement là, disponibles et quotidiens. C’est pourquoi Lady Bird est beaucoup plus qu’un excellent teen movie. C’est un film sur cette découverte parfois douloureuse : nous pouvons aimer profondément quelque chose tout en passant des années à vouloir lui échapper. Greta Gerwig filme cet instant très particulier où la fuite devient distance, où la distance devient mémoire et où la mémoire se transforme enfin en tendresse. Aimer quelqu’un, une ville, une époque ou même l’adolescent que nous avons été ne signifie pas nécessairement les idéaliser. Cela signifie peut-être simplement avoir suffisamment regardé pour se souvenir des détails. Et derrière toutes les histoires de garçons, de lycée, de bal, de disputes et de départ qui composent Lady Bird, il reste finalement cette idée d’une simplicité désarmante : et si faire réellement attention à quelqu’un était déjà une manière de lui dire « je t’aime » ?

 

©MatthieuLamarque

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