Petite analyse très sérieuse sur cette étrange époque où le livre est partout… mais où lire ne l’est peut-être pas autant.
J’ai remarqué quelque chose d’assez paradoxal en 2026 : le livre est partout. Sur Instagram, il est posé à côté d’une tasse de café. Sur TikTok, il est annoté avec des Post-it parfaitement assortis à sa couverture. Dans les librairies, certaines tables ressemblent désormais aux tendances de BookTok matérialisées dans le monde réel. On photographie ses piles à lire. On filme ses bibliothèques. On compare ses éditions collector. On publie son bilan mensuel. On rejoint des clubs de lecture. On achète des tote bags littéraires. On se filme en train de lire dans un café, dans un train, sur une plage, sous un plaid ou devant une fenêtre un jour de pluie : le plaid et la pluie semblant d’ailleurs constituer deux éléments essentiels de la pratique littéraire contemporaine.
Bref, nous n’avons peut-être jamais autant montré le livre. Et pourtant, une question me travaille : aimons-nous réellement lire ou aimons-nous aussi, parfois, véhiculer l’idée que nous aimons lire ? Parce que ce ne sont pas exactement les mêmes choses.
Le livre est devenu une image
Pendant longtemps, montrer un livre signifiait essentiellement parler de son contenu. Aujourd’hui, le livre est aussi devenu un objet visuel. Il raconte quelque chose avant même qu’on l’ouvre. Une couverture soigneusement choisie, une bibliothèque derrière soi pendant une visioconférence, une pile de romans sur une table basse : tout cela produit un message. Cela dit quelque chose de nous. « Je suis curieux. » « Je suis cultivé. » « Je suis sensible. » « Je prends du temps pour moi. » « Je ne passe pas toute ma vie devant un écran. »
Le livre est devenu un formidable accessoire identitaire. Et je précise tout de suite : ce n’est pas forcément un problème.
Nous avons toujours utilisé les objets culturels pour dire qui nous sommes. Nos disques, nos affiches de cinéma, nos vêtements, les œuvres que nous citons participent à notre identité. Pourquoi le livre échapperait-il à cette logique ? Ce qui m’intéresse davantage, c’est le moment où la représentation de la lecture commence à concurrencer la lecture elle-même. Car lire est une activité assez peu spectaculaire. Quelqu’un qui lit réellement pendant deux heures ne produit presque rien de visible : il est assis et tourne une page de temps en temps. Catastrophe absolue pour une époque fondée sur la circulation permanente des images. Alors nous avons rendu la lecture visible. Et, parfois, nous l’avons transformée en performance.
« J’ai lu 87 livres cette année »
Je regarde parfois les bilans de lecture sur les réseaux sociaux et j’ai l’impression d’assister à une compétition dont personne ne m’avait donné le règlement. 42 livres, 67 livres, 103 livres... Puis viennent les objectifs : « Cette année, je dois lire 80 livres. » Le verbe qui me frappe ici, c’est devoir. Depuis quand une activité censée relever du plaisir, de la curiosité ou de l’émotion doit-elle être mesurée comme un objectif de productivité ? Attention : compter ses lectures peut être amusant. Tenir un journal permet de conserver une trace de ce qu’on a découvert. Se fixer un défi peut même aider certaines personnes à retrouver le chemin des livres. Mais quelque chose change lorsque le nombre devient une preuve. Une preuve que l’on est un « vrai lecteur ».
Et c’est là que naît ce que j’appellerais volontiers la lecture performative : je ne lis plus seulement pour ce que le livre provoque en moi, mais aussi pour pouvoir montrer que j’ai lu.
Le paradoxe devient délicieux : dans une société qui prétend vouloir ralentir, même la lecture finit parfois par adopter les codes de la productivité.
Combien de livres ? Combien de pages ? Combien ce mois-ci ? Combien cette année ?
Comme si avoir lu vingt romans rapidement était nécessairement plus précieux que d’avoir passé trois semaines avec un livre qui nous accompagnera pendant dix ans.
Quand lire devient esthétique
Il existe aussi une autre transformation que je trouve fascinante : l’esthétisation de la lecture. Le phénomène dépasse largement le simple fait de montrer un livre. On met en scène l’expérience. La lumière chaude. Le fauteuil. Le thé. Les chaussettes. Les bougies. Les annotations. Les surligneurs. Les marque-pages. La bibliothèque classée par couleur. Le fameux livre ouvert à côté du café dont je soupçonne parfois qu’il refroidit depuis quarante-cinq minutes parce qu’il faut refaire la photo. Tout cela construit une sorte d’imaginaire de la lecture idéale. Lire devient une ambiance et cette esthétique a quelque chose de séduisant. Elle peut même donner envie d’ouvrir un livre. Si une belle vidéo conduit quelqu’un vers la littérature, je vais difficilement m’en plaindre mais là encore apparaît une drôle de confusion : aimer l’univers associé à la lecture n’est pas exactement la même chose qu’aimer lire car la vraie lecture est beaucoup moins photogénique. Lire, c’est parfois relire trois fois le même paragraphe parce qu’on n’a rien compris. C’est abandonner un roman page 126. C’est trouver un chef-d’œuvre profondément pénible pendant cinquante pages avant d’être happé. C’est oublier l’heure. C’est corner une page. C’est lire dans un bus avec quelqu’un qui téléphone à vingt centimètres de votre oreille. C’est surtout accepter une activité qui ne produit aucune récompense immédiate. Lire demande quelque chose que notre époque rend de plus en plus difficile : être quelque part sans avoir besoin de montrer que nous y sommes.
Et puis il y a la communauté
Mais je ne voudrais surtout pas réduire ce phénomène à une critique facile des réseaux sociaux parce qu’il s’y passe aussi quelque chose que je trouve formidable. Pendant très longtemps, on a présenté la lecture comme l’activité solitaire par excellence : une personne, un fauteuil, un livre et, idéalement, le silence. Les réseaux sociaux ont fait exploser cette représentation. BookTok, Bookstagram, les chaînes littéraires, les clubs de lecture en ligne et les communautés de lecteurs ont transformé le livre en expérience collective. On lit seul, mais on sait que d’autres lisent avec nous. On termine un roman et, immédiatement, on peut chercher quelqu’un avec qui en parler. On recommande. On débat. On pleure collectivement la mort d’un personnage. On défend un auteur. On déteste une fin. On attend ensemble le tome suivant.
Et cela change profondément la place du livre.
Pour les adolescents notamment, je trouve le phénomène passionnant. On leur a longtemps demandé de lire en présentant la lecture comme une activité individuelle alors que l’adolescence est précisément l’âge où l’appartenance au groupe devient fondamentale. Les communautés littéraires réconcilient ces deux dimensions. Je peux être seul devant mon livre sans être seul dans ma lecture. Et cela, pour moi, est une petite révolution.
Le problème commence peut-être quand il faut prouver qu’on lit
Car la communauté possède aussi ses codes : ses livres incontournables, ses tendances, ses éditions qu’il faut posséder, ses auteurs dont tout le monde parle pendant trois semaines, ses expressions, ses classements et ses recommandations algorithmiques. Et progressivement peut apparaître une nouvelle pression : être lecteur ne suffit plus, il faut être identifiable comme lecteur en ayant la bonne bibliothèque et en connaissant les livres du moment. Il faut publier ses lectures en faisant son bilan, des recommandations. Il faut photographier ses livres et les commenter tout en participant à des groupes. Le lecteur devient presque une identité sociale avec ses signes de reconnaissance.
Et c’est ici que ma question de départ revient.
Lorsque je photographie un livre, est-ce parce que j’ai quelque chose à dire sur lui… ou parce que le livre dit quelque chose sur moi ?
Probablement un peu des deux et ce n’est pas grave mais je trouve intéressant de nous poser la question.
Peut-être faut-il arrêter d’opposer le « vrai lecteur » aux autres
Je me méfie pourtant énormément d’une conclusion qui consisterait à dire : « Avant, les gens lisaient vraiment ; maintenant, ils font semblant sur TikTok. » Ce serait confortable et probablement faux : il n’existe pas une manière moralement supérieure de lire. On peut lire Proust dans le métro et une romance sous un plaid. Écouter un livre audio en promenant son chien. Dévorer un thriller en deux nuits. Lire trois pages par soir. Abandonner cinq romans avant d’en trouver un qui nous parle. Découvrir un auteur parce que sa couverture était jolie sur Instagram. Tout cela est de la lecture et si TikTok conduit quelqu’un vers une librairie ou une médiathèque, je ne vais certainement pas lui demander de remplir un questionnaire pour vérifier la pureté de ses motivations mais j’aimerais que nous conservions quelque chose de précieux : le droit à une lecture qui ne se montre pas.
Une lecture inutile.
Une lecture lente.
Une lecture qui ne sera jamais photographiée.
Un livre dont nous ne ferons aucune chronique.
Une phrase que nous garderons simplement pour nous.
Un roman terminé sans étoile, sans classement, sans bilan mensuel et sans story.
Parce qu’au fond, c’est peut-être là que se situe la différence entre avoir l’air d’un lecteur et vivre une expérience de lecture et je me demande si, dans une époque où presque tout devient contenu, le geste le plus radical ne consiste finalement pas à ouvrir un livre… …et à ne prévenir personne.
©MatthieuLamarque
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