Petite analyse très sérieuse sur la question : « Et si le vrai danger du "journalisme de préfecture" commençait lorsque le communiqué officiel n’était plus une source parmi d’autres, mais devenait à lui seul le récit de ce qui s’est passé ? »
Il existe une forme de journalisme particulièrement confortable : pas de poussière sur les chaussures, pas de témoin qui contredit la version officielle, pas d’expert qui vient compliquer une belle histoire et, surtout, pas cette fatigante habitude qui consiste à vérifier ce que l’on vous raconte. On appelle parfois cela, avec une certaine cruauté, le « journalisme de préfecture ». L’expression ne signifie évidemment pas qu’utiliser les informations d’une préfecture serait un problème. Une préfecture est une source essentielle : elle transmet des chiffres, des décisions, des arrêtés, des informations de sécurité ou des bilans. Le problème commence lorsqu’on oublie un détail : c’est une source. Pas le narrateur omniscient de la réalité.
Quand la source officielle devient la vérité officielle Prenons une manifestation. La préfecture annonce 3 000 participants, les organisateurs 8 000. Le journaliste de préfecture écrit : « 3 000 personnes ont manifesté. » Le journaliste, tout court, écrit : « La préfecture évoque 3 000 participants, les organisateurs 8 000. » Et puis, luxe absolu, il peut essayer de comprendre pourquoi les chiffres diffèrent, interroger des gens ou même aller sur place. Oui, c’est audacieux. Car le terrain possède un défaut terrible : les gens parlent. Ils racontent des choses. Parfois même, ils ne sont pas d’accord avec le communiqué arrivé à 14 h 37 dans la boîte mail. Le communiqué, lui, est beaucoup plus sage. Il possède un joli logo, des phrases bien calibrées et ne vous coupe jamais la parole. Mais un communiqué ne raconte pas toute la réalité : il raconte ce que l’institution souhaite mettre en avant. C’est son rôle. Le rôle du journaliste commence après.
Ctrl+C, Ctrl+V : l’enquête nouvelle génération Vérifier prend du temps. Téléphoner prend du temps. Lire un rapport de quarante-sept pages prend du temps. Chercher un chiffre contradictoire prend du temps. Aller sur le terrain prend du temps. Copier-coller, lui, nécessite essentiellement deux raccourcis clavier. Le progrès est formidable. À ce moment-là, la communication commence doucement à se transformer en information. On découvre alors des articles dans lesquels « un dispositif ambitieux a été déployé », « une réponse forte a été apportée » et « tous les moyens nécessaires ont été mobilisés ». Très bien. Mais lesquels ? Combien ? Pour qui ? À quel prix ? Avec quels résultats ? Mystère. Mais les moyens étaient nécessaires, puisque c’est écrit. Sinon, ce n’est plus vraiment du journalisme : c’est de la livraison. Uber Eats, mais avec des communiqués de presse.
Le merveilleux monde des “dysfonctionnements” Le deuxième risque, c’est le vocabulaire. À force de reprendre les mots des institutions, une fermeture devient une « réorganisation », une suppression une « optimisation », une baisse de moyens une « rationalisation », un problème un « enjeu » et un échec une « nouvelle étape ». Et quand tout va vraiment très mal, on entre dans le territoire merveilleux des « dysfonctionnements ». J’aime beaucoup les dysfonctionnements. Personne n’est responsable d’un dysfonctionnement. Il semble apparaître spontanément dans la nature, probablement entre deux champignons après une forte pluie. Pourtant, les mots orientent déjà le récit. Les reprendre sans distance, c’est parfois adopter sans s’en rendre compte la manière dont l’institution souhaite que nous regardions le problème.
La contradiction n’est pas de l’opposition Vérifier une version officielle ne signifie pas considérer automatiquement qu’elle est fausse. La contradiction n’est pas une posture anti-institution. Elle consiste simplement à entendre plusieurs versions, consulter les documents, comparer les chiffres et distinguer ce qui est établi de ce qui est contesté. Et parfois, surprise, la préfecture a raison. Mais cette conclusion devient journalistiquement intéressante parce qu’elle a été vérifiée. Le vrai danger apparaît lorsqu’une seule voix structure tout le récit. Car les institutions, les entreprises ou les ministères disposent de services communication, d’attachés de presse, de dossiers parfaitement préparés et de citations prêtes à l’emploi. Le citoyen, lui, possède souvent un téléphone, quelques documents et une histoire beaucoup moins bien mise en page. Devinez laquelle des deux versions est la plus facile à publier.
J'ai remarqué que la vraie question n’est pas : « Peut-on utiliser un communiqué de préfecture ? » Évidemment que oui. La vraie question est : qu’est-ce qu’on en fait ensuite ? Un communiqué répond à une question : « Que veut nous dire l’institution ? » Le journalisme doit en poser au moins une autre : « Qu’est-ce qui s’est réellement passé ? » Et parfois une troisième : « Qu’est-ce qu’on ne nous dit pas ? » C’est légèrement plus fatigant que Ctrl+C, Ctrl+V. Mais le véritable danger du journalisme de préfecture commence précisément lorsque le communiqué officiel n’est plus une source parmi d’autres, mais devient à lui seul le récit de ce qui s’est passé.
@MatthieuLamarque
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