Petite analyse très sérieuse sur la question : "Pourquoi on réfléchit à ce que l'on veut seulement quand on nous le demande ?
Il existe une catégorie de personnes fascinante. Une population parfaitement intégrée à la société, souvent sympathique, parfois même brillante, mais atteinte d’un étrange phénomène : elle est incapable de réfléchir à ce qu’elle veut tant qu’on ne lui a pas officiellement posé la question.
La boulangerie est probablement son habitat naturel.
Vous êtes dans la file depuis quinze minutes. Devant vous, quelqu’un attend patiemment. Il a eu tout le temps nécessaire pour observer les croissants, comparer les pains, lire trois fois l’étiquette « tartelette citron meringuée », assister à la vente de deux traditions, quatre chocolatines et d’un sandwich poulet-crudités.
Il sait pourquoi il est là.
Enfin, normalement.
Puis vient son tour.
La boulangère prononce cette phrase pourtant hautement prévisible :
— Bonjour, qu’est-ce que je vous sers ?
Et là…
Le vide.
Le regard se lève vers les vitrines.
— Aloooors… attendez…
Attendre ?
Mais monsieur, cela fait quinze minutes que nous attendons.
C’était précisément le concept de la file d’attente.
Vous aviez une mission. Une seule. Pendant que les personnes devant vous commandaient, il fallait utiliser ce temps pour effectuer une opération intellectuelle relativement accessible : décider ce que vous alliez acheter dans une boulangerie.
Mais non.
Car jusqu’à présent, personne ne vous avait demandé ce que vous vouliez.
Et finalement, c’est peut-être là que se cache quelque chose de beaucoup plus profond.
« Qu’est-ce que vous voulez ? »
Car dans nos vies, on nous demande finalement assez rarement ce que nous voulons vraiment.
On nous demande ce qu’on fait dans la vie. Où on habite. Si ça va. Si on a passé de bonnes vacances. Si on a terminé ce dossier. Si on compte reprendre du dessert.
Mais :
« Qu’est-ce que vous voulez ? »
Voilà une question autrement plus vertigineuse.
Alors forcément, lorsque quelqu’un nous la pose enfin, même si cette personne porte un tablier et tient une pince à viennoiseries, on ne va pas gâcher ce moment.
On réfléchit.
— Je vais peut-être prendre une tradition…
Silence.
— Quoique…
Et voilà le « quoique ».
Le mot qui fait comprendre aux huit personnes derrière que leur soirée vient de prendre une autre direction.
— Vous avez quoi comme pains ?
Madame, ils sont devant vous.
Depuis quinze minutes.
Certains portent même une étiquette.
Le syndrome ne se limite évidemment pas aux boulangeries.
Au restaurant, certaines personnes découvrent l’existence du menu lorsque le serveur arrive.
— Vous avez choisi ?
— Pas du tout !
Et elles le disent presque joyeusement. Comme si choisir avant qu’on leur demande constituait une forme de précipitation émotionnelle.
À la caisse d’un magasin :
— Vous avez la carte de fidélité ?
C’est alors que commence une fouille archéologique du sac à main. Au péage, on découvre soudain qu’il faudra probablement payer. Dans une file de contrôle, on apprend avec stupeur qu’il faudra sortir quelque chose de sa poche. Et devant un distributeur de glaces, après vingt minutes passées à regarder les parfums :
— Alors, pour vous ?
— Ouh là là… Je ne sais pas du tout !
Mais qu’avez-vous fait de ces vingt minutes ?
Aviez-vous un autre dossier à traiter ?
Ce petit comportement raconte peut-être quelque chose de notre époque. Nous sommes devenus extraordinairement habitués à attendre que quelque chose nous sollicite. Une notification nous dit quoi regarder. Une application nous demande ce que nous voulons manger. Une plateforme nous propose ce que nous devrions aimer. Un GPS nous dit où tourner. Un algorithme nous suggère notre prochain film, notre prochaine chanson, notre prochain achat et probablement bientôt la personne avec laquelle nous devrions partir en week-end. Nous avons des possibilités infinies, mais nous repoussons parfois le moment de choisir jusqu’à ce que quelqu’un nous regarde droit dans les yeux et nous dise :
« Et vous ? »
Et soudain, c’est la panique. Parce que choisir, même entre un éclair au chocolat et un flan, signifie renoncer. Prendre le flan, c’est accepter une vie sans éclair au chocolat. Au moins jusqu’à demain. Vertigineux.
Mais il y a aussi dans cette scène une petite reconquête du pouvoir. Pendant quinze minutes, vous n’étiez personne. Vous étiez le numéro 7 de la file. Puis soudain, vous arrivez devant le comptoir.
Tout s’arrête pour vous.
La boulangère vous regarde. Les clients vous regardent. La société entière, représentée par neuf personnes légèrement agacées, attend votre décision.
Enfin.
Vous existez.
Alors pourquoi répondre immédiatement ?
Prenez votre temps.
Regardez les pâtisseries comme si vous visitiez le Louvre.
Demandez :
— Le fraisier, il est à quoi ?
À la fraise, probablement.
Mais peu importe.
C’est votre moment.
Finalement, cette personne qui nous exaspère à la boulangerie nous ressemble peut-être davantage qu’on ne voudrait l’admettre. Nous passons beaucoup de temps à savoir ce que les autres attendent de nous et beaucoup moins à nous demander ce que nous voulons. Alors quand, au détour d’une matinée parfaitement banale, quelqu’un nous pose enfin la question…
« Et pour vous, ce sera quoi ? »
… peut-être qu’on ressent inconsciemment le besoin d’en profiter.
De réfléchir.
D’hésiter.
De reconsidérer toute notre existence devant un chausson aux pommes. Alors soyons indulgents. Enfin, raisonnablement. Parce qu’il y a quand même neuf personnes derrière. Et que si vous êtes entré dans une boulangerie il y a quinze minutes, il aurait peut-être été judicieux d’envisager, à un moment ou à un autre, l’éventualité qu’on finisse par vous demander ce que vous voulez.
Et maintenant, choisissez.
La tradition ou le pain complet ?
Parce que nous aussi, derrière,
on aimerait bien commencer à réfléchir à ce qu’on va prendre.
©Matthieu Lamarque
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