TEENAGE SEX AND DEATH AT CAMP MIASMA : quand les monstres nous apprennent à devenir nous-mêmes

Et si les films qui nous faisaient peur étaient parfois ceux qui nous permettaient de nous sentir le moins seuls ?

Et si les films qui nous faisaient peur étaient parfois ceux qui nous permettaient de nous sentir le moins seuls ?
Avec Teenage Sex and Death at Camp Miasma, Jane Schoenbrun poursuit quelque chose qui traversait déjà We're All Going to the World's Fair et I Saw the TV Glow : raconter ce moment étrange où la fiction cesse d'être simplement quelque chose que l'on regarde pour devenir un endroit où l'on se construit. Mais cette fois, le désir et la sexualité occupent une place beaucoup plus importante. Il est question de corps, de plaisir, de honte, de mémoire, d'identité et de ces œuvres parfois imparfaites, voire problématiques, auxquelles nous restons pourtant viscéralement attachés. Et forcément, Teenage Sex and Death at Camp Miasma me parle particulièrement. Parce qu'avant de savoir exactement qui j'étais, je savais déjà quels monstres j'aimais.

Camp Miasma : bienvenue dans la franchise qui refuse de mourir
Au centre du film existe une franchise imaginaire de slashers des années 1980 : Camp Miasma. Une vieille saga en perte de vitesse dont le croquemitaine, Little Death, incarné par Jack Haven, est devenu une sorte d'icône horrifique. Derrière son étrange cube métallique se cache pourtant une histoire beaucoup moins anodine : Little Death est le fantôme vengeur d'un enfant non-binaire noyé dans le lac par des campeurs hostiles. Le monstre naît donc littéralement du rejet de la différence. Des années plus tard, Hollywood décide évidemment que cette franchise moribonde mérite un reboot. Kris Williams, jeune réalisatrice queer interprétée par Hannah Einbinder, est engagée pour lui redonner vie. Elle rencontre alors Billy Presley, incarnée par Gillian Anderson, ancienne star du premier Camp Miasma, désormais recluse. Ce qui devait être la préparation relativement classique d'un nouveau film devient progressivement une plongée labyrinthique dans les souvenirs, les fantasmes et les désirs de ces femmes. Le cinéma qu'elles pensaient contrôler finit par les absorber.


Nous avons parfois appris qui nous étions grâce à des œuvres qui ne parlaient pas de nous
C'est probablement ce que je trouve de plus beau dans le film. Schoenbrun pose une question complexe : que faisons-nous des œuvres qui nous ont aidés à grandir alors qu'elles étaient parfois incapables de nous représenter correctement ? Pour beaucoup d'adolescents queer, la culture populaire n'offrait pas forcément de personnage auquel s'identifier directement. Alors nous bricolions. Nous cherchions ailleurs. Dans les marges, les monstres, les personnages solitaires, les êtres incompris, ceux qui vivaient à côté de la norme. Et parfois même dans des œuvres qui utilisaient précisément cette différence pour fabriquer de l'étrangeté ou de la peur. C'est tout le paradoxe de Little Death : Camp Miasma a transformé un enfant rejeté à cause de son identité en figure monstrueuse, mais des spectateurs marginalisés ont très bien pu reconnaître quelque chose d'eux-mêmes dans ce monstre. Une œuvre peut donc porter des représentations contestables et devenir malgré tout un refuge intime. Elle peut nous blesser à un endroit et nous sauver à un autre. Elle peut ne pas avoir été pensée pour nous et finir pourtant par nous appartenir.


Et là, forcément, je pense à mon adolescence
Je ne peux pas analyser ce film sans parler un peu de moi. Adolescent, jeune qui découvrait sa différence, je me réfugiais dans les films d'horreur. Je n'avais probablement pas tous les mots pour comprendre ce qui se passait en moi, mais j'avais Stephen King. J'avais Tim Burton. J'avais les monstres, les slashers, les créatures, les maisons hantées. J'avais Mad Movies aussi. Tout cet imaginaire sombre, bizarre, excessif et parfois complètement fou constituait un territoire dans lequel, paradoxalement, je me sentais en sécurité. Il y avait quelque chose de rassurant à fréquenter des monstres, parce qu'eux aussi existaient à côté du monde considéré comme normal. On les regardait bizarrement. On les craignait avant même de les connaître. Ils cachaient quelque chose ou étaient obligés de se cacher. À quinze ou seize ans, je n'aurais évidemment jamais formulé les choses ainsi. Je regardais simplement des films d'horreur. Enfin… c'est ce que je pensais. Avec le recul et un travail personnel sur moi, je comprends qu'ils faisaient beaucoup plus que me divertir. Ils m'offraient un endroit où exister sans devoir encore m'expliquer. Et Teenage Sex and Death at Camp Miasma comprend magnifiquement cela : le cinéma d'horreur ne nous sauve pas forcément parce qu'il nous ressemble. Parfois, il nous sauve parce qu'il nous autorise à être étranges.


Little Death : le monstre dont le nom raconte déjà tout
Le choix du nom Little Death est évidemment fondamental, parce que « la petite mort » désigne d'abord l'orgasme : ce moment où le plaisir atteint son paroxysme avant un relâchement qui ressemble à une disparition momentanée de soi. Pendant quelques secondes, le contrôle se défait, le corps prend le dessus, la conscience vacille et quelque chose de soi semble s'absenter. Mais l'expression possède une histoire plus large : elle a également pu désigner la syncope, l'évanouissement, le vertige ou une perte de conscience passagère. Et au sens figuré, une « petite mort » peut être cette rupture qui termine une période de notre existence : la disparition d'une identité, d'un statut, d'une liberté, parfois suivie d'un immense vide. C'est précisément ce qui rend le nom du monstre si passionnant. Little Death ne désigne pas seulement la mort physique que promet traditionnellement le tueur d'un slasher. Il rassemble le sexe, la perte de contrôle, l'effacement, la transformation et la possibilité de renaître autrement.


Les héroïnes connaissent, elles aussi, leur « petite mort »
Kris et Billy traversent chacune une forme de petite mort. Pour Kris, elle est d'abord liée au désir et à l'abandon. Elle arrive avec l'idée qu'elle va maîtriser Camp Miasma, le déconstruire, corriger ce qui pose problème et fabriquer un reboot compatible avec son époque. Mais plus elle avance, plus cette position de contrôle devient impossible. Elle doit accepter d'être contaminée par le film, par Billy, par son propre désir et par des images qu'elle pensait pouvoir analyser à distance. Sa petite mort est alors proche du sens sexuel de l'expression : une perte momentanée de maîtrise permettant au désir d'exister sans être immédiatement expliqué, corrigé ou intellectualisé. Billy vit une autre petite mort, peutêtre encore plus littérale au sens figuré. Ancienne star d'une franchise qui a continué à exister sans elle, retirée du monde et enfermée dans le souvenir du premier film, elle ressemble à quelqu'un qui a survécu à sa propre disparition. Sa carrière passée, son image et son personnage continuent d'exister tandis qu'elle s'est progressivement effacée. La retraite, l'isolement, la fin d'une époque : toutes les significations figurées de « la petite mort » viennent ainsi résonner avec son personnage.


Little Death : mourir quelques secondes pour pouvoir devenir quelqu'un d'autre                                      C'est là que Schoenbrun accomplit quelque chose de particulièrement beau avec le vocabulaire du slasher. Dans le cinéma d'horreur traditionnel, le sexe et la mort sont souvent liés par la punition : les adolescents désirent, couchent ensemble et sont massacrés quelques minutes plus tard. La jouissance annonce la mort. Ici, cette mécanique est retournée. La petite mort n'est plus la punition du désir : elle devient la possibilité de son accomplissement. Little Death peut alors être lu moins comme un simple assassin que comme la matérialisation de ce moment où une identité ancienne doit momentanément disparaître pour qu'une autre puisse émerger. Kris doit perdre le contrôle. Billy doit affronter ce qu'est devenue son image. Toutes deux doivent traverser une zone dans laquelle les frontières deviennent incertaines : passé et présent, réalité et cinéma, désir et peur, soi et personnage. Leur « petite mort » n'est donc pas seulement sexuelle. Elle est identitaire. Pour devenir soi, il faut parfois accepter que meure une représentation de soi devenue trop étroite.


Le slasher et le désir : normalement tu couches, donc tu meurs
Le détournement est d'autant plus malin que le slasher classique a longtemps entretenu une relation presque mécanique entre sexualité et châtiment. Tu couches, tu meurs. Tu bois, tu meurs. Tu transgresses, tu meurs. Pendant ce temps, la fameuse Final Girl survit souvent parce qu'elle reste extérieure à cette débauche. Teenage Sex and Death at Camp Miasma récupère cette grammaire pour la retourner. Ici, le désir n'est pas nécessairement ce qui condamne. Ce qui emprisonne davantage les personnages, c'est peutêtre au contraire leur incapacité à l'accepter. Little Death cesse alors d'être uniquement celui qui surgit après le désir. Il devient le désir lui-même : effrayant parce qu'il nous oblige à abandonner momentanément l'idée parfaitement maîtrisée que nous avions de nous-mêmes. Le monstre qui devait punir la différence devient celui qui oblige à la regarder.


Hollywood veut votre identité. Surtout si elle peut rapporter de l'argent
Mais Schoenbrun n'oublie jamais la satire. Kris n'est évidemment pas engagée uniquement parce qu'un grand studio aurait soudainement découvert les vertus de la représentation queer. Il faut sauver une propriété intellectuelle, faire revenir les anciens fans, attirer une nouvelle génération et transformer une mythologie devenue embarrassante en produit contemporain parfaitement commercialisable. Pourquoi créer une nouvelle histoire quand on peut repeindre l'ancienne ? Le film pose ainsi une question assez féroce : Hollywood veut-il réellement raconter de nouvelles identités ou utiliser ces identités pour continuer à vendre les mêmes franchises ? Camp Miasma doit changer, mais pas trop. Être queer, mais rester identifiable. Être subversif, mais vendable. Être personnel, mais reproductible. C'est tout le paradoxe du reboot contemporain. Et Schoenbrun complique encore les choses en reconnaissant que nous sommes nous-mêmes complices de cette mécanique : nous critiquons le recyclage nostalgique tout en ayant terriblement envie de retourner dans les univers qui nous ont construits.


Le faux devient parfois plus vrai que le réel
Visuellement, le film ne cherche surtout pas à masquer l'artifice. Au contraire, les décors peuvent sembler volontairement artificiels, les paysages fabriqués, les arrière-plans presque peints, la neige manifestement fausse. Tout rappelle régulièrement au spectateur qu'il regarde une construction. Pourtant, plus le décor semble faux, plus les émotions deviennent étrangement vraies. Progressivement, nous ne savons plus exactement où nous sommes : dans le présent de Kris, dans les souvenirs de Billy, dans Camp Miasma, dans un fantasme, dans le reboot en préparation ou dans une version fantasmée du film original. Et c'est finalement assez proche de notre propre rapport à la culture. Quand je repense aujourd'hui aux films que je regardais adolescent, je ne me souviens pas seulement des films. Je me souviens de l'endroit où je les regardais, des magazines que je lisais, de mon âge, de mes peurs, de mes désirs, de celui que j'étais et probablement aussi de celui que j'espérais devenir sans encore pouvoir le formuler. Le film que nous gardons en mémoire n'est jamais exactement celui qui était projeté devant nous. Nous en fabriquons une version intime.


Le véritable Camp Miasma est peut-être celui que nous portons en nous
C'est pourquoi je trouve particulièrement belle l'idée centrale du film. Nous passons notre vie à entrer dans des histoires qui existaient avant nous puis à les transformer. Nous y déposons nos peurs, nos désirs, notre sexualité, nos souvenirs et nos blessures. Elles finissent alors par devenir un peu les nôtres. Kris pense qu'elle doit rebooter Camp Miasma, mais le véritable reboot est peut-être celui qui se produit en elle. Elle veut réécrire un film et découvre que c'est également sa propre manière de se raconter qu'elle doit remettre en jeu. Et Little Death devient alors l'image parfaite de cette transformation : la petite mort comme fin momentanée d'une version de soi, suivie de la possibilité d'en habiter une nouvelle. Voilà peut-être pourquoi certaines histoires survivent. Pas uniquement parce qu'Hollywood produit des suites, mais parce que chaque génération reprend les monstres de la précédente et leur donne une nouvelle signification.


Les films d'horreur m'ont sauvé
Je pourrais terminer cette analyse avec beaucoup de distance journalistique, mais ce serait presque trahir ce que ce film réveille en moi. Alors je préfère l'écrire simplement : les films d'horreur m'ont sauvé. Pas au sens spectaculaire du terme. Ils ne m'ont pas donné toutes les réponses. Ils m'ont offert quelque chose qui était probablement plus important à cet âge-là : un refuge en attendant de pouvoir formuler les questions. Quand j'étais ce jeune garçon qui ne savait pas encore très bien comment habiter le monde, il y avait toujours quelque part un Stephen King, un Tim Burton, un monstre, une VHS ou un numéro de Mad Movies pour me rappeler qu'il existait d'autres univers. Des endroits où l'étrange pouvait devenir magnifique, où les marginaux pouvaient être les héros et où l'obscurité n'était pas nécessairement quelque chose dont il fallait avoir peur. Ils étaient mes alliés. Ils le sont toujours. C'est peut-être finalement ce que Jane Schoenbrun raconte avec Teenage Sex and Death at Camp Miasma : nous croyons avoir grandi et laissé derrière nous les monstres de notre adolescence, alors qu'ils ont grandi avec nous. Et Little Death pousse cette idée encore plus loin : devenir soi suppose peut-être une succession de petites morts abandonner une honte, une peur, une ancienne image de soi, perdre quelques instants le contrôle pour pouvoir chaque fois revenir un peu plus vivant. Certains monstres ne disparaissent jamais. Heureusement. Parce que quelques-uns d'entre eux nous ont appris à survivre assez longtemps pour devenir nous-mêmes.

 

©MatthieuLamarque

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